15/02/2005

LE VERRE BRISE NE PORTE PAS BONHEUR

284 emplois sur 800 sont menacés à AGC Automotive Fleurus (Ex Splintex). Derrière les arguments fallacieux de la direction pointe la réelle menace d'une délocalisation.

Alors que les actionnaires américains en étaient encore à digérer leur dinde aux airelles de Thanksgiving, les travailleurs de l'entreprise AGC Automotive à Fleurus, plus connue sous son ancien nom de Splintex, ne pouvaient que se demander à quelle sauce ils allaient être mangés. 284 emplois sur les 800 encore en place sont ainsi menacés suite à une annonce faite par la direction européenne du groupe mondial nippo-américain, Asahi AGC, qui produit des verres pour l'industrie automobile. Cette nouvelle a

d'autant plus étonné que le carnet de commandes d'AGC Fleurus est rempli jusqu'en 2008. Prévenu de ce nouveau dégraissage (voir "un lourd antécédent"), ce deux décembre, le personnel décidait immédiatement de prendre le contrôle des opérations, avec le soutien de ses représentants syndicaux. Après s'être emparé de l'entreprise et en avoir bloqué les accès (faut-il le rappeler, l'outil de travail appartient in fine au travailleur), le personnel de Splintex séquestrait la direction dans ses locaux. Le lendemain, il la libérait. Un geste de combat devenu rare, et qui n'a dès lors pas manqué, au minimum, d'attirer l'attention des médias sur le drame qui se joue à Fleurus. Car il s'agit bien de plus d'un tiers de l'emploi qui est ici susceptible de passer à la trappe, au plus tard à la fin 2006, un charcutage qui n'est de plus quasiment motivé par aucun argument valable de la part de la direction.

Continuellement avancé, le prétexte du manque de productivité du site fleurusien ne tient pas la route, pour peu que l'on confronte l'affirmation du patronat à la situation réelle vécue sur le terrain et relayée par les représentants du personnel.

Jusqu'il y a peu, Splintex était le site habituel de développement de nouveaux produits du groupe Asahi pour le marché européen. De plus, l'entreprise de Fleurus reste celle des trois entreprises (une en Italie, une en Tchéquie) qui produit les verres automobiles les plus perfectionnés (pare-brise feuilleté, verre formé, etc...).

Ce sont bien là deux activités qui ne peuvent pas apporter un "rendement productif", surtout en comparaison avec les produits plus "simples" (vitres plates, latérales) qui sortent des deux autres usines européennes du groupe. Diviser pour mieux régner, la maxime est évidemment appliquée par la direction européenne qui n'hésite donc pas à comparer l'incomparable pour soutenir son projet de restructuration.

 

LA VALSE DES DIRIGEANTS

Deuxième (et pour ainsi dire, second) argument avancé par la direction : le climat social est depuis bien longtemps détestable à Splintex. Là encore, selon que l'on se soucie plus de la dignité humaine ou de la grosseur de son portefeuille, la situation prend un tout autre éclairage.

Car, de l'aveu même des délégués syndicaux, les travailleurs procèdent probablement plus souvent à des arrêts de travail ici qu'ailleurs. Néanmoins, les syndicalistes avancent plusieurs points.

D'abord, l'entreprise est en "négociation constante" car le personnel de Splintex est à la limite du "tout flexible", un ouvrier qui travaille sur telle machine dans telle partie du bâtiment à fabriquer tel type de verre selon tel  horaire peut parfaitement d'un jour à l'autre se retrouver assigné à un tout autre outil, dans un autre lieu de l'usine, à un horaire différent et vice-versa. Ensuite, depuis les événements de 2000 (voir "un lourd antécédent"), le personnel a connu d'incessants changements de dirigeants. Chacun revenant sur des décisions prises avec l'équipe dirigeante précédente, forçant des "retrouvailles" autour de la table de négociations.

De plus, s'inquiétent aujourd'hui les représentants syndicaux, les deux précédents dirigeants assignés par le groupe Asahi à Splintex ne provenaient ni du secteur de l'automobile, ni de celui du verre. "On aurait voulu préparer la chute de Fleurus, on ne s'y serait pas mieux pris", soupçonne désormais une bonne partie des travailleurs, ouvriers et employés solidaires depuis le début de l'action.

UNE DELOCALISATION DEGUISEE ?

Finalement derrière ce licenciement collectif décidé sans respect de la procédure Renault (implémentée en Belgique depuis la fermeture de Vilvoorde et qui impose aux directions d'entreprise un minimum de devoirs sociaux à accomplir en cas de perte d'emplois massive), se profile de plus en plus nettement une volonté de délocaliser le site fleurusien. La pratique est malheureusement devenue trop courante pour encore étonner. La direction vide un site de ses ressources, humaines d'abord, matérielles ensuite, prétextant une conjoncture défavorable, une productivité insuffisante, voire pour les moins hypocrites (mais qui sont incidemment les plus cyniques), des charges sociales qui alourdissent trop la masse  salariale.

Ensuite, elle ouvre une nouvelle usine ailleurs, à l'Est ou au Sud, où les ressources humaines sont littéralement plus "exploitables". Et si l'on en croit les échos relayés par les représentants des travailleurs de Splintex, la "sous-direction" européenne d'Asahi aurait reçu des instructions de la direction générale du groupe mondial d'explorer des pistes pour ouvrir un nouveau site en Roumanie ou en Turquie… au détriment de Fleurus ?

Un premier bureau de conciliation entre syndicalistes et patrons s'est soldé par un échec, ce mardi 7 décembre. Il faut préciser que jusqu'ici, les syndicalistes n'ont toujours eu en face d'eux, au mieux, que les dirigeants européens du groupe mondial Asahi. Il faut malheureusement se demander si les dirigeants japonais et américains ne considèrent pas la situation terrible de Fleurus comme rien de plus qu'un petit nid de poule fâcheux sur l'autoroute du profit…

A Fleurus, les travailleurs sont au moins certains d'une chose, ce plan de restructuration ne se justifie pas par des raisons économiques objectives. Un nouveau bureau de conciliation est prévu pour ce mercredi 15 décembre.

UN LOURD PRECEDENT

L'action des travailleurs de Splintex, si elle s'explique par un climat social perpétuellement tendu, trouve également sa source dans des événement survenus il y a quatre ans. En 2000, un licenciement de grande envergure avait déjà été décidé, et mené à son terme, par la direction de l'époque, alors que l'entreprise fleurusienne faisait déjà partie du groupe mondial de production de verres pour automobiles, Asahi AGC. Quelque 300 travailleurs avaient alors perdu leur emploi mais la pilule était plus ou moins passée, sous promesse de la direction d'alors que ce dégraissage massif assurerait la pérennité du site fleurusien. Aujourd'hui il apparaît

donc clairement que ce n'est pas le cas… Pour les délégués syndicaux, le constat est simple, le plan de restructuration de 2000, qui était probablement justifié, contrairement à celui-ci, n'a pas été suivi par la direction qui l'avait mis sur pied puisque, un mois plus tard, Splintex réembauchait dans les mêmes proportions.

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L'INTERNATIONALE SAINT-NICOLIENNE

Derrière chaque emploi supprimé se tient un travailleur, un être humain et derrière chaque travailleur se tient, bien souvent, une famille, un foyer, des enfants. La suppression d'emplois à AGC Automotive Fleurus (Splintex) a été décidée alors que le carnet de commandes est plein jusqu'en 2008 mais surtout elle a été annoncée au personnel après lui avoir demandé de prester des heures supplémentaires en vue de reconstituer des stocks (en prévision de la grève qui n'allait pas manquer après l'annonce du licenciement?). Et encore plus dramatique, la mauvaise nouvelle a été apportée aux travailleurs au début décembre, mois toujours délicat, dédié habituellement aux fêtes de fin d'année, aux rassemblement familiaux, à la paix sur terre aux hommes de bonne volonté. Il n'était en tout cas pas question dans l'esprit des travailleurs que le drame qui se noue actuellement n'interfère avec la fête de Saint-Nicolas annuellement offerte aux enfants des travailleurs. La scène avait de quoi faire sourire, ou même reprendre espoir. Ce matin du lundi 6 décembre, le grand saint, tout de rouge vêtu, avec sa mitre, sa crosse et sa longue barbe a rendu visite, comme prévu, à l'entreprise fleurusienne. Là, les grévistes, accompagnés pour l'occasion de leurs enfants, l'ont reçu et, dans un mélange des genres réjouissant, ont chanté, en guise de bienvenue à saint Nicolas, l'Internationale.



10:56 Écrit par PC Charleroi | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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