06/08/2011

KARL MARX ET « A PROPOS DE LA QUESTION JUIVE »

marx et la question juiveAnachronismes et contresens

Karl Marx, juif antisémite ?En 1843, Bruno Bauer, qui venait de perdre son enseignement à
l’université de Bonn en raison de ses diatribes antireligieuses, publie deux livres : La Question juive, puis L’Aptitude des juifs et des chrétiens d’aujourd’hui à devenir libres. Il s’y interroge sur les prétentions des juifs d’Allemagne à revendiquer leur émancipation politique.

L’Allemagne, à cette époque, est un conglomérat d’Etats autonomes, différents dans leur
législation, et les juifs ne disposent pas des droits civiques sur l’ensemble de son territoire.

Ces droits ne leur seront octroyés qu’avec la réalisation de l’unité allemande par
Bismarck, en 1871, alors que la France révolutionnaire les leur avait accordés plus de trois quarts de siècle auparavant.


Devant la ségrégation à laquelle sont encore soumis ses compatriotes juifs, quelle est l’attitude de Bauer ? De religion protestante par le baptême et devenu athée, voire anticlérical, il s’efforce de démontrer que les membres des communautés juives, étant donné leurs préceptes religieux, se heurtent à des obstacles pour s’intégrer aux Etats modernes. Et plus particulièrement à ceux où le christianisme, cet ennemi du judaïsme, a été promu religion officielle. Seule possibilité pour s’affranchir, sortir des « barrières de la religion ».

Contre l’argumentation de Bauer, une polémique a été aussitôt engagée par certains
intellectuels juifs : Gabriel Riesser, Samuel Hirsch, Gustav Philippson. A son tour, Karl Marx, âgé de 25 ans, promu récemment docteur en philosophie, décide d’intervenir. Il rédige un article qui paraît en février 1844 dans l’unique numéro d’une revue qu’il avait tout juste contribué à fonder à Paris, Deutsch-Französische Jahrbücher.Son titre ? « A propos de la question juive » – et non « La question juive », comme on s’est accoutumé à l’indiquer en France.

Marx connaissait fort bien Bauer, puisque celui-ci, tout en étant de neuf ans son aîné,
appartenait comme lui au cercle des disciples critiques de Hegel, les jeunes-hégéliens. En 1841, tous deux avaient écrit en collaboration, s’appuyant sur Hegel et contre sa récupération en Prusse par les bien-pensants, un manifeste anonyme en faveur de l’athéisme. Marx n’avait pas hésité, face aux attaques portées à Bauer en tant qu’enseignant, à le défendre publiquement. S’il rompt cette alliance, c’est qu’il juge indispensable de prendre ses distances avec des théories qu’il ne partage pas.

Dans un opuscule passionnant (1), Jacques Aron examine le point de vue que développe
Marx. Celui-ci, contrairement à Bauer, pose en principe que les juifs sont en mesure de s’émanciper sans « se détacher complètement et définitivement du judaïsme ». Il estime, toutefois, qu’il leur faut aussi prendre conscience que l’obtention des droits civiques ne serait qu’un pis-aller s’ils ne se battaient pour une société rejetant l’instauration d’une religion d’Etat, garantissant la liberté religieuse comme un droit imprescriptible du citoyen.

Devant le deuxième livre de Bauer, Marx poursuit sa réflexion sur la nature de
l’émancipation qui, selon lui, devrait être obtenue. L’émancipation des juifs, explique-t-il, ne saurait être réduite, comme Bauer le laisse entendre, à « un acte philosophicothéologique ». Qu’est-ce qui, selon lui, conditionne « le juif de tous les jours » ? Pas sa religion, mais des pratiques de vie qui lui ont été imposées, historiquement, par les pouvoirs d’Etat. Ces derniers l’ont enfermé dans « le trafic » et « l’argent », suscitant une caricature sociale du « judaïsme ». Vu la place qui lui est donnée arbitrairement dans la société bourgeoise, le juif ne figure plus que le « judaïsme » de cette société, une « caricature » érigée sous « l’empire de la propriété privée et de l’argent ». Conclusion : « L’émancipation sociale du juif, c’est l’émancipation de la société du judaïsme. »

De l’Histoire de l’antisémitisme de Léon Poliakov, en 1951, au Marx de Jean Ellenstein, en
1981, et à la Géographie de l’espoir de Pierre Birnbaum, en 2004, ces réflexions firent que l’auteur du Capital fut désigné comme « antisémite ». Ce petit-fils de rabbin, fils d’un converti au protestantisme et lui-même baptisé protestant par son père en 1824, se serait empêtré dans la « haine de soi ». Robert Misrahi, dans un Marx et la question juive, en 1972, avait été jusqu’à l’accuser d’avoir écrit « un des ouvrages les plus antisémites du XIXe siècle », où serait même lancé, suggérait-il, un « appel au génocide » (2).

Avec érudition et brillamment, Jacques Aron met au jour les erreurs de perspective et de
jugement, les anachronismes et les contresens qui commandent l’interprétation de Misrahi. Attribuer au jeune Marx un antisémitisme de fond relève, montre-t-il, d’un détournement de pensée. Faudrait-il accepter cette falsification parmi les idées maintenant universellement admises ? L’historien Robert Mandrou (3) soulignait déjà en 1968 que les textes de Marx contre Bauer, trop souvent cités malhonnêtement « par les contempteurs du marxisme qui s’apitoient sur le juif antisémite », valaient d’être lus « avec attention et probité ».

(1) Jacques Aron, Karl Marx antisémite et criminel ? Autopsie d’un procès anachronique, Didier
Devillez, Bruxelles-Paris, 2005, 188 pages, 18 euros.
(2) Léon Poliakov, Histoire de l’antisémitisme, réédition en 2 volumes, coll. « Pluriel/Hachette », Paris,
1981 ; Jean Ellenstein, Marx, Fayard, Paris, 1981 ; Pierre Birnbaum, Géographie de l’espoir. L’exil, les Lumières, la désassimilation, Gallimard, Paris, 2004 ; Robert Misrahi, Marx et la question juive, Gallimard, 1972.
(3) Robert Mandrou, introduction à la réédition de La Question juivede Karl Marx, suivie de La Question juive de Bruno Bauer, 10/18, Paris, 1968.

Lionel Richard
Historien, professeur émérite à l’université de Picardie. Auteur de Goebbels. Portrait d’un manipulateur, (André Versaille éditeur, Bruxelles, 2008), Nazisme et barbarie (Complexe, Bruxelles, 2006), Arts premiers. L’évolution d’un regard (Le Chêne-Hachette, Paris, 2005), Le Nazisme et la Culture (Complexe, Bruxelles, 2001) et L’Art et la guerre (Flammarion, Paris, 1995). Paru dans le Monde diplomatique septembre 2005

12:23 Écrit par PC Charleroi dans histoire | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : marx et la question juive |  Facebook |

Commentaires

Madame,Monsieur,

Puis-je attirer votre attention sur le contenu de ces trois vidéos de youtube concernant le défaitisme et la non combativité de la classe politique Belge et européenne de droite comme de gauche face a la lente progression de l'islam non démocratique et au recul de la démocratie de nos pays qui convient parfaitement bien à ces mêmes islamistes et au conséquences concrete sur le terrain.



http://www.youtube.com/watch?v=4_ZnKa8dMzM


http://www.youtube.com/watch?v=VYDuSptRR00


http://www.youtube.com/watch?v=VgVPcU8RtFc c'est en france mais c'est tout a fait transposable pour la Belgique.


Question : que penvent faire les gens qui nous gouvernent, mis a part bien sûr la politique de l'autruche, le laisser faire, le laxisme, en attendant que ça nous retombe sur le nez?


Stabilo.A.

Écrit par : stabilo | 08/08/2011

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