21/09/2012

L'interview de Luc De Bruyckere, patron du Voka, dans Le Soir

luc de bruyckere,voka,l'etincelle,patronat nva,de weverAyant lu cet article, Pascal Delwit, politologue, s'exprime.

"Si vous n'avez l'interview de Luc De Bruyckere, le patron du VOKA (Vlaams netwerk van ondernemingen), l'organisation patronale flamande, je vous la recommande.

Derrière les propos de cet "homme racé", selon l'étrange appréciation de Béatrice Delvaux, une interview d'une morgue, voire d'une brutalité, sans nom.

Il faudra peut-être lui rappeler qu'on vit dans un régime démocratique, que le gouvernement est issu de la majorité parlementaire et que les parlementaires sont élus par les citoyens, qui ont le dernier mot en démocratie.


On peut peut-être lui rappeler aussi que dans une élection fédérale, les francophones et les germanophones votent également et qu'on tient compte de leurs suffrages.

Enfin, pour ce qui est du socio-économique, on avait cru comprendre qu'une bonne partie du monde des entreprises, singulièrement du monde bancaire, avait en 2008 et 2010 fait un appel pressant et massif aux pouvoirs publics pour les sauver de la faillite.

Cela dit, il faut lui reconnaître un humour décalé: il se présente comme un "flamand modéré"."

Luc De Bruyckere est peu connu du grand public francophone. Son avis et son réseau pèsent pourtant lourd

Luc De Bruyckere est peu connu du grand public francophone. Son avis et son réseau pèsent pourtant lourd des deux côtés de la frontière linguistique. Comme patron de Ter Beke (Casa Mia, les Nutons) implanté en Wallonie et comme président du Voka, la toute-puissante organisation patronale flamande, il a des liens proches avec tous les niveaux de pouvoirs du pays. Homme de dialogue, racé, il aurait pu, à une autre époque, devenir baron. Le fait qu’il ait préféré être le patron des patrons flamands, en dit beaucoup sur l’évolution de ce pays. A 66 ans, il quitte ce lundi ses deux jobs. Un départ chargé d’émotions mais aussi d’un message politique.

Place à l'interview

Entre 36 et 40 % des voix qui sont prédits à De Wever et
la N-VA. Pourquoi la Flandre le désire-t-elle tant ?

Les efforts que fait le gouvernement fédéral ne s’inscrivent pas dans la volonté de la Flandre. Le 13 juin 2010, lors des élections fédérales, la Flandre a fortement demandé un changement. Elle considère que le compromis exprimé par l’accord gouvernemental au niveau fédéral, ne répond pas suffisamment à la volonté du peuple flamand. Je sais que le CD&V et l’Open VLD essayent de marquer leurs points dans le gouvernement, mais les décisions prises jusqu’à présent, sont très mal ressenties. L’augmentation des taxes sur les avantages en nature a été très mal perçue par ceux qui travaillent au nord du pays, comme la surtaxe de 309 % y compris sur les tickets restaurants, ou la complexité avec laquelle ces taxes sont introduites ou revues. La Flandre qui a déjà l’impression que nous sommes le pays le plus taxé d’Europe, se dit que cela continue dans une direction qui ne leur plaît pas. La N-VA joue sur ce thème et est récompensée dans les sondages.


Le scrutin communal du 14 octobre est de portée nationale ?


C’est ce que la N-VA essaye de faire. Ils sont en train de réussir. Je rencontre beaucoup d’hommes politiques de haut niveau et après 5 à 10 min, au lieu de parler du contenu, ils évoquent les élections d’octobre. Ils sont obnubilés par la peur car ils ont leurs propres sondages et connaissent les intentions des électeurs. Au lieu de mettre en œuvre leurs propres stratégies, ils continuent obsessionnellement à réagir à la N-VA
.

Il y a quand même une série de réformes qui ont été réalisées. On dit que le gouvernement est de centre droit ?

Ce n’est pas l’impression que la Flandre a, au contraire. C’est vrai que des mesures ont été prises, sur les pensions par exemple, ressenties par la Flandre comme allant dans la bonne direction mais c’est trop faible et trop tard. Le « Competitiveness index » européen, publié par Vlerick, montre que la Belgique a perdu deux places. Nos points forts sont là : enseignement, soins de santé, innovation, la dynamique de nos entreprises qui placent la Flandre dans le Top 10. Mais les éléments très négatifs, mes « éléphants », sont connus : le coût pour entreprendre (salaires, énergie), le manque d’efficacité de notre système d’attribution de permis, la fiscalité beaucoup trop élevée, complexe, opaque. Notre distance avec l’Allemagne, les Pays-Bas et la Grande-Bretagne, nos trois gros concurrents, s’accroît.


Ce pays a-t-il un avenir ?


Le pays a un avenir, mais il faut voir quel pays. De quoi parle-t-on ? Pour moi, c’est le point clé, il y a un manque de « gemenebest », ce mélange d’intérêts et d’âme communs. Je pense profondément que ce pays est déjà une confédération. On peut discuter sur la nature de la définition mais il y a deux opinions publiques, des partis, des journaux des deux côtés de la frontière qui vivent leur vie chacun de leur côté. Il y a manifestement une confédération en pratique, plus profonde que seulement politique. Il y a évidemment Bruxelles pour lequel personne n’a de solution. Nous avons notre concept, de nature socio-économique avec le « Brussels metropolitan », repris dans l’accord fédéral.


La séparation est inéluctable ?


Ce n’est pas ce que nous demandons. Le sort de notre pays est entre les mains de certains partis politiques, du côté flamand, du CD&V, Spa et Open VLD pour réaliser au maximum les préoccupations de la Flandre dans le gouvernement fédéral dans lequel ils sont minorisés. Du côté francophone, il faut nous aider, nous les Flamands modérés, puisque les esprits se durcissent en Flandre.


Les défis devant lesquels on se trouve sont surtout socioéconomiques : c’est donc au gouvernement fédéral à prouver qu’il est capable de solutionner les problèmes sans que cela devienne toujours communautaire.

Que faire ?

1) L’Etat doit devenir plus efficace à un coût moindre ;
2) Certaines priorités doivent être assumées. Il ne faut pas augmenter la fiscalité. Et pour le coût salarial de nos entreprises, je partage à titre personnel la proposition de Wim Moesen (KUL) : il faut réduire les charges de salaires et remplacer la perte de recettes par une écofiscalité intelligente. Si le gouvernement fédéral pouvait donner une perspective à nos entreprises par ce genre de décisions, je suis convaincu que cela restaurerait la confiance.


Vous y croyez encore ?


Je suis optimiste de nature. Il faut tout faire pour y arriver. Cela va prendre du temps.
Il n’y a plus le temps… La peur est mauvaise conseillère. Il y a encore 18 mois pour travailler, on peut prendre beaucoup de décisions et restaurer la confiance. Ce sera surtout difficile pour le PS de vendre à son électorat certaines des mesures que j’ai citées, je ne suis pas naïf mais il faut le faire. Ce sera dur pour les syndicats aussi. Mais nous n’avons pas d’autre choix.

Charles Picqué parle de plan B…


C’est le deuxième poids lourd du PS après Spitaels qui parle de régionaliser complètement le pays. A ma connaissance, la Flandre n’est pas occupée à réaliser un plan B. De Wever et la N-VA ne parlent pas de scission. Au lieu de parler de plan B, il faut réaliser le reengineering de la Belgique pour la rendre plus efficace.


Di Rupo est l’homme ad hoc ?


(Il pèse ses mots) Il a le mérite d’avoir réalisé un accord dans une période très complexe avec un pays sous pression des marchés financiers et de l’Europe. L’accord conclu est imparfait et porte les germes de la réforme d’Etat 7.0. Mais va-t-on être capable de traduire l’accord fédéral rapidement et efficacement, pour restaurer la confiance ?


Vous ne répondez pas à ma question : Di Rupo vous convainc ?


Je suis déçu par le manque d’urgence. On attend les élections d’octobre depuis des mois. Avant les congés on disait « Tout le monde il est beau, la Belgique se porte bien ». Après les congés, on entend des nouvelles tout à fait différentes. Dites-nous la vérité, on n’a pas besoin d’un « good news show ». Il faut un parler franc.


La N-VA apporte une solution ?


Elle capte du moins ce qui vit dans le tréfonds de la Flandre.


Façon populiste ? Responsable ?


(il hésite) C’est difficile de répondre. C’est toujours plus facile pour une opposition de mettre le doigt sur les problèmes, c’est clair. Mais la N-VA est en train de se structurer, d’attirer des compétences et cela fait peur aux partis traditionnels. Elle n’a pas encore prouvé qu’elle est capable de gérer au niveau fédéral ou communal, alors qu’elle porte des responsabilités au régional. Je n’ai pas de pronostic là dessus, je pose une question neutre. La seule chose qu’une organisation comme la nôtre veut, ce sont des réponses durables aux problèmes qui existent depuis des années.


« Le Voka est mon patron » : cette déclaration de De Wever, vous a fait du tort ?


Oui, puisque nous sommes une organisation indépendante. Nous sommes contre la scission du pays, pas séparatistes.


Vous êtes vu comme plus belgicain que vos membres. De Bruyckere parti, le Voka se radicalise ?


Vous m’étonnez, je suis aussi flamand que l’organisation que j’ai présidée. J’ai toujours essayé de jeter des ponts, je siégeais à l’UWE comme investisseur flamand en Wallonie. Mon successeur, Michel Delbaere, a la même culture. Il a aussi une société importante (Crop’s) en Wallonie. Au Voka, nous avons une vision confédérale de notre pays, avec une place définie pour Bruxelles.


La N-VA pourrait laisser tomber Bruxelles. Ce serait une erreur ?


Ce serait une erreur historique si la Flandre laissait tomber Bruxelles. Nous sommes opposés à cette idée. Ce n’est pas pour la valeur de cette maison que nous avons achetée ici, rue Royale. Mais pour exprimer notre vue sur Bruxelles, très importante pour le développement de notre économie. Bruxelles doit rester capitale de la Flandre, de la Belgique et de l’Europe. Il faut le faire intelligemment, au lieu de se sentir effrayé, paralysé par le succès de la N-VA.


Le régime de De Wever lui permet d’être plus crédible auprès des Rotary de Flandre ?


Son régime est une obligation médicale. Il allait éclater sinon. Le succès qu’il a dans les sondages, augmente la confiance dans le parti. Ils doivent faire attention de ne pas devenir arrogants.


Luc De Bruyckere C’est l’homme d’une entreprise : Ter Beke. Il entre à 25 ans dans ce groupe alimentaire


C’est l’homme d’une entreprise : Ter Beke. Il entre à 25 ans dans ce groupe alimentaire et le quitte à 66 ans, après en avoir fait une société de 1800 personnes, cotée en Bourse, implantée en Wallonie (Wanze et Marche). Considéré comme le plus wallon des patrons flamands, il fut vice- président de la FEB avant de présider le Voka. Il va garder une série de mandats (Lecot, Joos) et présidera la société de son fils (concessions Volvo, Mazeratti, etc.) «

J’ai aussi un passé cancéreux et cardiaque, signe qu’on ne doit jamais désespérer », déclare cet homme qui cumula avec la direction de Spector lorsque son patron et ami fut frappé par un cancer.


Une seule plateforme patronale 


Le patron du Voka a réussi à mettre sur pied une structure commune aux différentes organisations interprofessionnelles patronales du pays, qui défendra une plateforme commune d’objectifs face aux syndicats pour la conclusion de l’accord interprofessionnel (AIP). En mai, un accord de ce genre conclu entre les patrons de Flandre (Boerenbond, Unizo, Verso, Voka), avait fâché la FEB. Depuis, la FEB, l’UWE, l’UEB, l’UCM, etc., ont rejoint une structure qui doit être formellement approuvée par les instances, mais dont le principe est acquis et qui sera dévoilée le 21 septembre. C’est la première fois que toutes les organisations patronales s’unissent pour définir leur plateforme d’objectifs face aux syndicats, mettant fin à des négociations qui se tenaient en parallèle selon les niveaux de pouvoir. Cette plateforme part d’une vision intégrée sur la carrière (enseignement, conditions de salaires et de travail, formation, activation, mobilité, pensions). « Pour montrer que les esprits sont unis, la FEB nous a invités le 11 octobre avec toutes les autres organisations pour discuter des grands thèmes de l’AIP de fin de l’année. Je salue la FEB car cela permet de travailler déjà dans l’esprit de l’accord sans attendre que tous les conseils l’aient approuvé. Cela prouve qu’au niveau patronal, il est possible de réaliser ce genre d’exercices difficile qui dépasse les clivages communautaires.»

Commentaires

Belle analyse, essentielle en ces moments difficiles pour ceux qui ont un emploi, ceux qui en voudraient un et ceux qui en ont eu un. Merci pour cette diffusion.

Écrit par : Nicole Cahen | 22/09/2012

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