22/02/2013

Pour une politique de l’emploi

l'étincelle,emploi,travailleurs,onom,foremUn moment du colloque « La Peur du Rouge » était consacré à la « Belgique : quel espace pour un projet communiste ? » (1) Pour prolonger le débat, voici quelques réflexions sur un axe possible d’intervention politique pour les communistes et plus largement pour les forces de progrès.

 

L'excès de travail imposé à la fraction de la classe salariée qui se trouve en service actif grossit les rangs de la réserve, et, en augmentant la pression que la concurrence de la dernière exerce sur la première, force celle-ci à subir plus docilement les ordres du capital. (K. Marx, Le Capital) (2)


Depuis quelques années, de nouveaux mouvements sociaux s’organisent contre, pour faire vite, le système capitaliste. Les altermondialistes organisés en forums sociaux, ATTAC, les Indignés, … C’est une lutte pour une citoyenneté nouvelle portée par un nouveau genre de militants qui ne sont plus nécessairement organisés par les partis de gauche et les syndicats traditionnels. Ces mouvements lancent de justes revendications tout en donnant un coup de jeune aux actions de résistance contre le système capitaliste.

 

Il faut cependant reconnaître que ces mouvements sont aujourd’hui plus porteurs d’espoirs que d’une réelle alternative et que leur discours ne parvient pas à rendre l’idéologie dominante inopérante. Par exemple, une grande partie de la population reconnaît le scandale de la dette après le sauvetage des banques, l’injustice fiscale ou la gravité de la crise capitaliste mais garde sa confiance dans les représentants politiques, les élites et les technocrates en place, voulant ainsi se protéger de catastrophes qu’elle imagine pires encore.

Peut-être alors faut-il ne pas oublier des combats qui favorisent une alliance entre les « résignés », les « indignés » au sens large et les résistants plus traditionnels du mouvement ouvrier organisé. Et un de ces combats, c’est l’emploi ! Il ne faudrait pas, en effet, que l’on oubliât qu’un des effets les plus dévastateurs de la crise du système capitaliste est le chômage de masse. 

Depuis 30 ans, le chômage de masse est une véritable catastrophe sociale. Catastrophe sociale pas seulement pour des centaines de milliers d’individus, au chômage parfois depuis trois générations… Catastrophe sociale  parce que le chômage de masse plonge dans la crainte des millions de travailleurs avec ou sans emploi. Le chômage de masse justifie toutes les violences faites aux chômeurs mais aussi aux travailleurs.

 

Violences faites aux chômeurs

Les chômeurs, « armée de réserve » du capital (Marx), subissent plusieurs violences des appareils juridico-répressifs que sont l’ONEm et le FOREm. Depuis 2012, les allocations d’insertion pour des milliers de chômeurs seront supprimées après 3 ans de chômage même si ces chômeurs ont obéi à toutes les injonctions de l’ONEm. En l’occurrence, beaucoup d’exclus seront wallons puisque le chômage de longue durée est plus élevé en Wallonie qu’en Flandre.


Le FOREm travaille à l’élaboration d’une nouvelle catégorie de chômeurs dite élégamment « MMPP ». Ce sont les chômeurs trop éloignés de l’emploi en raison de problèmes « Médicaux, Mentaux, Psychiques ou Psychologiques ». Le FOREM n’est pas un organisme de santé, il s’arroge pourtant le droit d’étiqueter les chômeurs comme « malades », de les stigmatiser sans doute pour les orienter vers des organismes psycho-sociaux et au passage les exclure des statistiques. Ni les syndicats ni les professionnels de la santé ne s’opposent fermement à cette initiative scandaleuse (3).


En cas de litige avec l’ONEm, le chômeur ne bénéficie pas de la présomption d’innocence. Et que dire du contrat devenu la règle des rapports entre le demandeur d’emploi et l’ONEm, le FOREM ou tout autre organisme « d’insertion » ? Les appareils juridico-répressifs imposent ainsi à l’individu isolé une logique contractuelle évidemment inégalitaire.


Plus généralement, l’arsenal des mesures « d’accompagnement et d’activation » des demandeurs d’emploi, au nom d’une soi-disant responsabilisation, les culpabilise, porte atteinte à leur dignité et les plonge dans la crainte de contrôles et de sanctions arbitraires.

 

Violences faites aux travailleurs


Le chômage de masse aggrave les violences faites aux travailleurs dans l’entreprise et empêche toute vraie résistance du mouvement ouvrier organisé, victime du chantage à l’emploi.


Cela fait longtemps que le patronat a compris l’intérêt d’une armée de réserve du capital. Ainsi, un porte-parole de fabricants anglais en 1770 : « Toutes les fois qu'une demande extraordinaire rend insuffisante la masse de travail qu'on a sous la main, les ouvriers sentent leur propre importance et veulent la faire sentir aux maîtres. C'est étonnant, mais ces gens-là sont si dépravés, que dans de tels cas des groupes d'ouvriers se sont mis d'accord pour jeter leurs maîtres dans l'embarras en cessant de travailler pendant toute une journée. » (4)

 

Il y a les évidentes violences pures et dures faite aux travailleurs : le licenciement, l’accident de travail,... Il y a aussi des violences plus « douces » en apparence, et parmi celles-ci : l’idéologie de la compétence (5). L’introduction de la notion de « compétence » dans le monde du travail est une vieille revendication patronale des années 1950 pour contrer la stricte barémisation des professions : la compétence plutôt que la qualification.


Aujourd’hui, la compétence a envahi le monde de l’entreprise et de l’école. La compétence, telle qu’imposée par le monde patronal, justifie la concurrence à outrance entre les travailleurs. La compétence justifie le post-toyotisme dans l’organisation du travail : le toyotisme plus la culpabilisation du travailleur, la suspicion et la surveillance des collègues.


Plus généralement cette nouvelle organisation de l’entreprise atomise le monde du travail, renforce le corporatisme, empêche toute solidarité et plonge les travailleurs dans la crainte du chômage.


La boucle est bouclée.


Oui, le chômage de masse est une catastrophe sociale parce qu’il organise le repli des individus, la peur et la méfiance de l’autre. Le chômage de masse est une catastrophe sociale parce qu’il fige les positions, empêche toute porosité sociale et tout mélange culturel qui sont pourtant des urgences.

Oui, le chômage de masse est une catastrophe sociale parce qu’il justifie tous les reculs des organisations ouvrières, tous les compromis voire toutes les compromissions de la social-démocratie et des appareils syndicaux. Le chômage de masse est une catastrophe sociale parce qu’il empêche une vraie résistance de la gauche face au néo-libéralisme et toute avancée franche d’une alternative. 


Oui, le chômage de masse est une catastrophe sociale parce qu’il clive fondamentalement notre société, il empêche toute alliance entre groupes sociaux. Les forces de progrès doivent travailler plus systématiquement ce clivage pour peut-être rassembler mieux et autrement le peuple. J’entends par « peuple », celle et ceux qui sont exploités économiquement, dominés socialement et politiquement et influencés idéologiquement.


Pour l’emploi


Le chômage de masse touche directement le peuple. Rassembler le peuple, c’est déjà ne pas avoir peur de prononcer le mot « peuple », c’est ne pas avoir peur d’être avec le peuple.  Rassembler le peuple, c’est dénoncer les conditions faites aux chômeurs, dénoncer la schizophrénique course à l’emploi : en Wallonie, il y a une offre d’emploi pour 40 demandeurs !

 

Rassembler le peuple, c’est attaquer, avec lui, les lignes de l’idéologie dominante, là peut-être où elle nous attend le moins. Une des lignes de l’idéologie dominante, c’est l’emploi. L’emploi est dans toutes les volontés affichées et toutes les politiques annoncées. Malgré l’empressement à sauver les banques et à diminuer la dette publique, pas un gouvernement qui n’insiste sur la nécessité de sauver l’emploi et les entreprises. Pas un ministre qui ne justifie ses mesures et ses projets par le maintien ou la création d’emplois. Pas un journal qui ne parle quotidiennement de l’emploi. Pas un responsable syndical qui n’intervienne dans les débats au nom de l’emploi. Pourtant, la politique de l’emploi reste une coquille vide. Et tout le monde le sait : nos représentants, nos élites, et le peuple. Rassembler le peuple, c’est lui dire qu’il a raison, c’est souligner l’hypocrisie du discours dominant. C’est oser dire que nos représentants et nos élites se moquent du peuple.

 

Rassembler le peuple, c’est lui montrer les lignes possibles d’une autre politique de l’emploi. Beaucoup de ces lignes sont déjà tracées. Les forces de progrès ont parfois tendance l’oublier. Ainsi, par exemple, le Parti communiste avait, fin des années 1980 et début des années 1990, toute une série de propositions pour créer de l’emploi. Une autre taxe sur la valeur ajoutée pour pénaliser les entreprises à capital intensif et favoriser les entreprises à travail intensif. La création d’un grand fonds de pension public régional pour financer le logement social et relancer ainsi notre sidérurgie, cimenterie et d’autres secteurs encore. Une autre politique de l’eau, l’or bleu wallon, pour mieux utiliser nos voies navigables, pour moderniser la captation des eaux, leur épuration et leur distribution développant ainsi un savoir faire exportable, etc. Toutes des mesures pour relancer la croissance en créant des emplois non délocalisables et écologiquement soutenables. Le Parti communiste proposait donc déjà, il y a 20 ans, une version réellement de gauche du plan wallon « Marshall 2.vert » (6).


Rassembler le peuple, c’est lutter, avec lui, sur un terrain historique des forces de progrès : l’emploi. Se battre sur le terrain de l’emploi, c’est aussi aider les nouveaux mouvements sociaux à fourbir leurs armes contre le système capitaliste. Ne pas le faire, c’est risquer de voir les alternatives portées par ces mouvements sociaux n’être que des « hauts drapeaux claquant dans le vide ».


Thierry Verhoeven

Animateur du site journalessentiel.be

 

(1) Séminaire organisé par l’asbl Le Progrès (Charleroi), l’Association Culturelle Joseph Jacquemotte, le Parti Communiste Wallonie/Bruxelles, le Parti de la Gauche Européenne, à Dampremy les18 et 19 janvier 2013

(2) Production croissante d’une surpopulation relative ou d’une armée industrielle de réserve (chapitre XXV, Livre 1er du Capital), consultable en ligne sur http://www.marxists.org/francais/marx/works/1867/Capital-I/kmcapI-25-3.htm

(3) Voir MMPP : médicaliser le chômage pour mieux exclure par Frédérique Van Leuven, psychiatre (une des rares voix à s’élever contre cette catégorisation) http://www.apppsy.be/index.php?id=222

(4) Cité par Karl Marx dans Production croissante d’une surpopulation relative ou d’une armée industrielle de réserve (chapitre XXV, Livre 1er du Capital)

(5) Voir La barbarie douce. : La modernisation aveugle des entreprises et de l'école de Jean-Pierre Le Goff, Edition La Découverte, 2003

et Le mirage de la compétence, Patrick Rozenblatt, Collectif, Editions Syllepse, 2000

(6) Plan lancé par la Région wallonne pour redynamiser l’économie wallonne dans une perspective de développement durable

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