09/04/2013

La grande grève des mineurs britanniques

grève des mineurs.jpgIl y a vingt-neuf ans, la Grande-Bretagne fut ébranlée par sa plus grande lutte de classe du siècle, une grève d’une telle ampleur et d’un tel enjeu que ses répercussions se font toujours sentir outre-Manche. Il s’agit de la grève des mineurs, une grève qui a duré un an, qui a impliqué 150 000 grévistes, qui a mobilisé dans un élan de solidarité des millions de travailleurs - militants, syndicalistes ou travailleurs du rang - et qui a vu surgir de nouvelles structures d’organisation, d’action et de solidarité, tels que les comités de femmes de mineurs, les piquets volants ou encore les conseils d’action dans bon nombre de villes. Et pourtant, malgré l’ampleur de la mobilisation, les mineurs ont été battus.


La grève s’est soldée par la victoire écrasante du gouvernement et des patrons, avec comme conséquence la quasi-disparition des mines de charbon en Grande-Bretagne. L’industrie qui, au début des années 80, employait 180 000 travailleurs, en compte aujourd’hui à peine 12 000. Cette grève montre l’importance de l’organisation et de la solidarité et dévoile aussi le rôle des dirigeants syndicaux, notamment ceux qui se réclament de la gauche. Ces leçons sont toujours d’actualité pour tous les travailleurs, en France comme en Grande-Bretagne. Aux origines de la grève, crise économique oblige, la Grande-Bretagne de Margaret Thatcher s’est lancée dans une vague de restructurations néo-libérales.

Dans une offensive sans précédant, toutes les dépenses étatiques sont visées, à commencer par celles qui concernent le secteur public. Cette politique conduit, vers la fin des années 80, à la privatisation de pans entiers de l’économie britannique. Dans un premier temps, Thatcher attaque - et bat - la sidérurgie. Ensuite, c’est le tour des mines de charbon et de la société étatique qui les exploite, le National Coal Board (NCB).

Afin de mener à bien cette politique réactionnaire, il faut mater la résistance ouvrière. Or, les mineurs et leur puissant syndicat unique, le NUM, sont reconnus comme l’avant-garde de la classe ouvrière britannique. Par deux fois, en 1972 et 1974, les mineurs ont montré leur force en menant des grèves dures qui ont rapidement conduit à des coupures de courant et à la paralysie de l’industrie. En 1974, la grève a même conduit à la chute du gouvernement conservateur de Ted Heath. L’expérience est tellement marquante pour la bourgeoisie que, dès 1977, dans un document signé par un proche de Thatcher, Nicholas Ridley, le Parti Conservateur préconise une offensive planifiée contre les mineurs afin d’ouvrir la voie à la restructuration de l’économie britannique.

Ce plan est suivi à la lettre par Thatcher en 1984-85. La bataille se prépare dès 1980. Les conservateurs s’accordent plusieurs armes supplémentaires. En particulier, ils font adopter par le parlement une série de lois antisyndicales qui entravent l’action efficace des travailleurs, notamment les actions de solidarité. En même temps, la police, forte de son expérience en Irlande du Nord, est équipée de nouveaux matériels plus efficaces pour contrer l’action ouvrière. Les débuts de la grève Au début du mois de mars 1984, la direction du NCB fait deux déclarations simultanées : d’abord la fermeture immédiate de la mine de Cortonwood (Yorkshire) sous prétexte qu’elle n’est pas rentable, ensuite la fermeture à terme de 25 puits, mettant littéralement sur le carreau près de 25 000 mineurs.

Aussitôt, les mineurs de Cortonwood votent la grève. Dans les jours qui suivent, la lutte s’étend rapidement aux autres mines du Yorkshire. Puis c’est le tour de l’Écosse, du Kent, du sud du Pays de Galles et du Nord-Est de se mettre en grève. Mais le NUM, avec son dirigeant de gauche Arthur Scargill, proche du Parti Communiste britannique, refuse d’appeler à une grève nationale. La raison est simple : à cause des lois antisyndicales, le NUM est obligé d’organiser un vote national. Et avec le poids des médias, Scargill craint de ne pas remporter le vote. Son argument, avancé aussi par les militants, est que la grève se réalise non pas dans les urnes, mais dans les AG et sur les piquets de grève. Il a raison mais il s’arrête à ces simples mots. Il refuse de mettre en place une véritable démocratie ouvrière et de convoquer un comité de grève national. De fait, Scargill et ses alliés dans la bureaucratie donne l’arme de la démocratie formelle aux patrons et à leurs médias.

La plupart des mines se mettent en grève spontanément, en solidarité avec Cortonwood et contre les plans du NCB. C’est parfois le résultat de l’intervention des "piquets volants". Ces groupes de mineurs envoyés d’une région en grève vers une autre où le travail ne s’est pas arrêté convainquent alors les travailleurs de rejoindre leurs camarades dans la lutte. En effet, dans certaines régions, notamment dans le sud du Nottinghamshire, où la direction syndicale locale considère que les mines sont trop rentables pour être fermées, la plupart des mines continue à extraire le charbon. Ce charbon "jaune" ("scab coal" comme disent les mineurs), tout comme les stocks énormes accumulés par le NCB en prévision de la grève, sont acheminés par des cheminots et des routiers vers les centrales électriques.

Très rapidement, les questions-clés de la grève sont établies : • Comment rendre la grève générale, c’est-à-dire assurer la participation des mineurs non-grévistes ? • Comment rendre la grève efficace, en bloquant le transport du charbon et en étendant le mouvement à la sidérurgie et aux centrales électriques ? • Comment assurer la démocratie de la grève ? Dans chaque cas, la seule solution efficace - l’action ouvrière et la démocratie ouvrière - rencontre les mêmes obstacles : la répression policière, la force des lois antisyndicales, et le refus de la bureaucratie syndicale (y compris Scargill) de mettre en œuvre cette démocratie.

L’enjeu est énorme, à la fois pour les mineurs, et pour l’ensemble de la classe ouvrière. Comme l’écrit Workers Power (section de la LICR en Grande-Bretagne) en mars 1984, "Cette grève va donner lieu à une victoire majeure d’une classe ou d’une autre. Cela ne fait aucun doute. Nous devons faire tous les efforts possibles pour assurer la victoire de millions de travailleurs et empêcher celle d’une poignée de parasites. Dans la bataille, au coude à coude avec les mineurs !" Contre les travailleurs, la répression étatique Afin de rendre la grève véritablement générale, les mineurs ont une arme puissante : le piquet volant.

Mais dans les premiers jours, les régions syndicales dirigées par l’aile droite du NUM sont contre les piquets dans les puits non-grévistes, alors qu’au même moment les votes ont lieu. La conséquence est que la grève n’est pas votée dans le Nottinghamshire, le Derbyshire, le Lancashire et le Leicestershire. Dès les premières semaines de la grève, le gouvernement cherche à réduire en miettes l’influence des piquets volants. En effet, très rapidement, les piquets du Yorkshire parviennent à influencer les grévistes des "zones modérées". Dans le nord du Nottinghamshire, la production des puits est complètement paralysée. Dans le Lancashire, les mines sont tout bonnement fermées sur ordre des travailleurs en lutte. La réponse de la bourgeoisie ne se fait pas attendre. Elle utilise la répression à travers son appareil de domination : l’État.

La mobilisation de la police est spectaculaire dans le Nottinghamshire, qui devient un camp retranché. Les consignes du procureur général sont claires : "La police a le droit d’arrêter les véhicules et de leur faire faire demi-tour. Quiconque n’obéira pas sera poursuivi pour délit criminel, et obstruction à la police dans l’exercice des ses fonctions." La police conduit une véritable attaque coordonnée contre tous les piquets de grève de la région. Elle met en place des barrages routiers afin d’empêcher le ravitaillement des piquets, d’isoler une région où le mouvement est plus faible, démoraliser les plus déterminés et faire céder les moins convaincus.

De fait, un état de siège est imposé par la police, avec des conséquences désastreuses sur la capacité des piquets de grève de rallier les jaunes de Nottinghamshire et de rendre la grève générale. Le conflit avec la police devient fondamental dans le déroulement de la grève. Cela apparaît clairement pour tout le monde lors de ce que l’on appelle "la bataille d’Orgreave". Fin mai, début juin 1984, les grévistes, avec une série de piquets de masse, cherchent à stopper la distribution du charbon à Orgreave, usine de transformation non loin de Sheffield. Le 18 juin, sous un soleil de plomb, un piquet composé de dizaines de milliers de mineurs est brisé par des charges répétées de la police.

Les travailleurs sont contraints de se replier sur la forêt d’à côté. Puis le degré de violence de la police monte encore d’un cran. Torses nus, les mineurs font face à des milliers de policiers, qui sont, eux, à cheval, armés jusqu’aux dents, équipés de matraques et de boucliers anti-émeutes, et ont reçu des bataillons venus de treize régions en renfort. Les mineurs sont frappés sans pitié, alors que leur seul crime est de chercher à repousser les lignes de la police. Scargill lui-même est hospitalisé et arrêté. Malheureusement, c’est la police qui gagne cette bataille-clé.

La retraite des travailleurs permet à Neil Kinnock, dirigeant du Parti Travailliste, de montrer sa loyauté de classe... envers la bourgeoisie ! Multipliant les interviews à la télé, Kinnock condamne la violence... des mineurs. Même si Orgreave montre la capacité des mineurs à s’organiser, leur courage et leur enthousiasme, de telles expressions spontanées ne suffisent pas. Contre la police et ses charges, à Orgreave ou ailleurs, des piquets aussi importants et massifs soient-ils ne remplaceront jamais de véritables groupes d’autodéfense organisés à la base, entraînés et disciplinés comme un service d’ordre. Mais cette leçon n’est pas retenue.

Pendant l’été, Thatcher donne l’ordre à la police de poursuivre sur sa lancée en occupant les villages miniers les plus militants, en terrorisant la population et en brisant toute résistance. Armthorpe, Easington, Dunscroft et d’innombrables villages se réveillent un matin au son des charges de police. Thatcher a désigné l’ennemi, les mineurs sont traités comme tels. Les attaques de la police vont être suivies, comme il se doit, par celles de la justice. Non seulement un grand nombre de mineurs sont victimes de fausses accusations, mais leur syndicat lui-même est durement éprouvé. Les votes du congrès du NUM sont déclarés illégaux. Les dirigeants sont condamnés à une amende. En décembre 1984, tous les biens du NUM sont saisis par les tribunaux.

La politique de la bureaucratie syndicale

Dès ses débuts, la grève est marquée par les politiques de la bureaucratie syndicale, d’une part celle de l’aile gauche, en particulier autour de Scargill, d’autre part celle de la direction des autres syndicats, notamment du TUC, la centrale syndicale unique de Grande-Bretagne. Le problème fondamental pour les mineurs, c’est que ces dirigeants font bloc : Scargill n’osera jamais rompre avec ces collègues droitiers au sein du TUC. Dans le NUM, Scargill accepte l’autonomie des régions, y compris là où les droitiers du NUM sabotent la grève. Des réunions massives s’adressant aux mineurs, cherchant à les convaincre, auraient pu renverser la donne dans le Nottinghamshire. Mais Scargill en a décidé autrement et a préféré le jeu bureaucratique aux méthodes de la lutte de classe.

Ce n’est que six semaines après le début de la grève que la direction du NUM approuve dans les faits les actions nationales. Ce retard, comme le retrait initial des piquets, met en évidence le rôle crucial des régions jaunes dans le développement de la grève. A mesure que la grève se développe, la faiblesse bureaucratique du syndicat devient de plus en plus évidente et de plus en plus dangereuse. D’un côté, Scargill se sert de la bataille d’Orgreave et du soutien massif que les grévistes lui accordent pour déjouer les manœuvres d’une partie de la direction gauche du NUM qui cherche à trouver un accord avec les conservateurs. Mais il évite, en revanche, soigneusement de construire le rapport de force en ne dénonçant pas publiquement aux yeux des travailleurs l’accord pourri que veut passer le NUM.

De la même manière, lorsque la direction du syndicat au Yorkshire détourne les piquets d’Orgreave ou que la direction galloise refuse d’envoyer des piquets, Scargill ne les attaque pas ouvertement et ne rompt pas avec eux. Bien qu’il sache pertinemment l’enjeu de la grève et ses conséquences sur l’ensemble de la classe ouvrière, Scargill refuse de mobiliser ses militants pour pousser aux actions de solidarité, et ainsi permettre une riposte d’ampleur de la classe ouvrière : une grève générale. Pendant les six premiers mois de la lutte, Scargill répète à ses militants que les dirigeants de l’aile gauche des deux syndicats cheminots des roulants (ASLEF) et non-roulants (NUR) et le syndicat des transports (TGWU) œuvrent à arrêter la distribution du charbon des jaunes et préparent un second front de grève contre les conservateurs.

En fait, à l’exception de quelques incidents dans les chemins de fer, préparés localement par des groupes de militants, le boycott du charbon ne se concrétise pas. Prenant comme alibi la crainte de poursuites dues aux lois antisyndicales, les dirigeants refusent d’appeler officiellement à des actions de solidarité et empêchent toutes les initiatives de la base. Les militants métallos, cheminots ou des transports qui refusent d’utiliser le charbon sont isolés. Pire, à deux reprises, des travailleurs dans les transports auraient pu faire grève aux côtés des mineurs, sous leurs propres revendications, mais ils en sont empêchés par leurs propres directions. Dans un premier temps, lors des négociations salariales, les dirigeants de "gauche" du NUR et de l’ASLEF acceptent que les cheminots soient payés en fonction de la production, au-dessous du taux d’inflation.

Cette trahison - d’abord des cheminots, ensuite des mineurs - n’est pas repoussée par la base cheminote. Ensuite, les dockers du syndicat TGWU entrent en lutte aux côtés des mineurs. Le 9 juillet, le TGWU appelle à une grève nationale des dockers sous le prétexte d’une infraction aux conventions collectives. En fait, le véritable problème est l’importation du charbon. Scargill, au lieu de saisir cette chance de rallier à la lutte des mineurs d’autres sections de la classe ouvrière, utilise le grossier langage bureaucratique et sectoriel : "La grève des dockers est la grève des dockers, la grève des mineurs est la grève des mineurs." Ainsi il dit clairement aux dirigeants des dockers qu’il ne veut pas d’un combat unifié. Une fois la grève des dockers réglée, les dirigeants du NUM voient leur plus belle chance d’étendre la grève disparaître, sans avoir tenté de mobiliser la base des dockers pour continuer la lutte aux côtés des mineurs. Après la deuxième grève des dockers en août, le TGWU passe un accord autorisant la distribution de charbon jusqu’à la centrale électrique d’Hunterston.

C’est le même chemin qui est suivi, quelques semaines plus tard, quand le syndicat des contremaîtres des mines, chargés de la sécurité et de la maintenance des machines dans les puits, vote la grève. Avançant leurs propres revendications, les contremaîtres laissent ouverte la possibilité, la dernière peut-être, de bloquer la production dans le Nottinghamshire. Là encore Scargill et les dirigeants du NUM, au nom de revendications différentes, maintiennent une stricte séparation entre la grève des mineurs et celle des contremaîtres. Comme pour les dockers et les cheminots, les luttes restent séparées. Les dirigeants syndicaux ont détourné le mouvement unitaire possible.

Vers une fin devenue inévitable

La politique de Scargill - appuyée de manière active ou passive par les grévistes eux-mêmes - était suicidaire. En refusant de rompre avec la bureaucratie syndicale, Scargill condamnait la grève à la défaite. Le tournant de la lutte se situe lors du congrès du TUC, à l’automne 1984. Scargill, pris au piège de sa propre stratégie d’isolement de la lutte des mineurs, demande au TUC de rester en-dehors. La justification officielle de la gauche, c’est qu’elle veut éviter une trahison comme en 1926 où la direction du TUC avait vendu la grève générale. Finalement, le NUM se trouve contraint de demander l’aide du TUC pour récolter de l’argent et bloquer le charbon produit par les jaunes. Le TUC accepte, à condition de pouvoir superviser la suite des opérations. Scargill cède, démontrant ainsi qu’il n’a pas rompu avec la bureaucratie. Le TUC va alors superviser la dernière trahison de la grève et l’achever.

Après le congrès, le mouvement s’essouffle. La plupart des militants sont intégrés à des groupes de solidarité dont la seule fonction est de récolter de l’argent et de la nourriture. Si ces activités sont absolument nécessaires, elles ne remplacent pas les luttes et les grèves en soutien au mineurs. Le boycott du charbon est réduit à une action minoritaire de la part de quelques groupes locaux, et mis à part la grève des contremaîtres, il n’est plus question de l’extension de la grève. Malheureusement, les mineurs ont cru ce que disaient les bureaucrates de manière cynique : "Les mineurs se battent pour toute la classe ouvrière."

Jusqu’à la fin, beaucoup de grévistes ont cru qu’il était effectivement possible que les mineurs gagnent la lutte seuls, sans l’appui actif d’autres travailleurs. Au début de 1985, quand les biens du NUM sont saisis par la justice, quand il devient parfaitement clair que tout syndicalisme indépendant et militant est intolérable dans la Grande-Bretagne de Mrs Thatcher, quand le besoin urgent d’une grève générale se fait sentir, il est trop tard. L’aide du TUC, tant attendue, est tout simplement inexistante. A partir de ce moment, le mouvement connaît un recul. Le nombre des partisans de l’arrêt de la grève ne cesse de croître. La direction des charbonnages met en place une campagne pour le retour au travail. Le TUC entreprend des négociations et pousse le NUM à signer un accord qui "reconnaît qu’il est du devoir du NCB d’administrer l’industrie", autrement dit qu’elle a le droit de fermer les puits "non-rentables".

Le dimanche 3 mars 1985, à l’initiative des dirigeants staliniens et des travaillistes gallois et écossais, un retour au travail est proposé aux délégués. Cette proposition obtient 98 voix contre 91. Le retour au travail n’est même pas conditionné à une réintégration des mineurs qui ont subi la répression. Après 12 mois d’une lutte âpre et historique, la bataille est perdue. Mais la défaite n’était pas inévitable. Les mineurs auraient pu avancer un programme pour gagner, mais à condition de rompre avec les dirigeants syndicaux, y compris avec Scargill, véritable chouchou des piquets de grève.

La responsabilité des dirigeants syndicaux dans la défaite est écrasante, qu’ils soient de gauche ou de droite. A cause de la syndicalisation à 100% des mineurs, toute l’organisation de la grève, toutes les décisions sont prises au sein du syndicat. Si cette situation constitue une arme organisationnelle aux mains des travailleurs, elle peut aussi être un obstacle. Dès le début de la grève, la direction de chaque section aurait dû être renouvelée et révocable à tout moment, à travers une élection en AG. De tels moyens auraient rendu les sections locales aux travailleurs et permis l’expression démocratique régulière de la base. Ensuite, pour s’opposer à la politique nationale de la bureaucratie, il fallait à la fois appeler à l’organisation d’un comité national de la grève pour aller à l’encontre de la direction traître du syndicat.

Un véritable mouvement de la base était nécessaire, organisé autour d’un programme d’action révolutionnaire, critiquant clairement la bureaucratie syndicale, en faveur d’une grève générale. Cela signifie qu’il fallait combattre pour une véritable démocratie à l’intérieur du syndicat des mineurs et pour le contrôle démocratique des travailleurs sur leur grève. Une telle politique était avancée par nos camarades de Workers Power pendant et après la grève. Dès le début, ils ont signalé le fait que Scargill trahirait le mouvement, malgré le soutien massif dont il bénéficiait parmi les mineurs. Ils ont souligné l’importance de généraliser le mouvement, pour que d’autres travailleurs entrent en action en même temps. Et ils ont expliqué comment combattre les lois antisyndicales à travers la grève générale pour mettre fin à l’offensive patronale.

Cette politique n’était pas une politique syndicaliste. Ils ont clairement soulevé les problèmes politiques posés par la grève, en particulier la question du stalinisme de l’aile gauche du NUM et celle du réformisme travailliste de la majorité du TUC, et ils ont souligné maintes fois la nécessité de construire un parti révolutionnaire afin de mettre fin au système tout entier. Elle n’était pas non plus abstraite. Nos camarades se sont jetés au cœur de la lutte, participant avec les mineurs aux piquets, à Orgreave, aux collectes, faisant grève dans les entreprises en soutien aux mineurs.

Pendant une année entière, l’organisation a vécu au rythme de cette lutte de classe massive. A travers leur bulletin pour les mineurs, "Red Miner" ("Le mineur rouge") ils ont également joué un rôle important dans le lancement du Mouvement de la Base des Mineurs qui, pendant les années suivant la grève, a tiré les leçons du refus de la direction syndicale d’appuyer la grève, et a lutté pour la démocratisation du syndicat et pour une orientation offensive face aux licenciements.

Les conséquences de la défaite

Cette défaite représente plus qu’un simple retour au travail, elle représente un point de rupture au-delà duquel la capacité de riposte de la classe ouvrière est entamée, une défaite historique. Le NUM, section des mineurs, a d’abord connu une scission qui a donné naissance à un syndicat de jaunes, le Syndicat Démocratique des Mineurs (UDM). Puis, au fur et à mesure que les fermertures se poursuivaient, tous deux sont devenus des coquilles vides. Ensuite, l’approche mise au point par le gouvernement contre les mineurs a été utilisée contre d’autres secteurs, en particulier les imprimeurs, où le syndicalisme à 100% donnait également une force importante aux syndicats.

Thatcher et ses alliés patronaux voulaient détruire le pouvoir syndical aussi dans ce secteur. A terme, ils ont réussi. Les conservateurs ont gardé le pouvoir jusqu’en 1997 et ont été encouragés à poursuivre et accélérer leur programme de destruction des acquis de la classe ouvrière arrachés depuis la seconde guerre mondiale. Dans les régions minières, des villages entiers ont été anéantis par la fermeture des puits. Même les puits soi-disant "rentables" du Nottinghamshire sont passés à la trappe.

Les patrons ont remercié les jaunes en les mettant au chômage. De la Poll Tax en passant par la mise en cause du service d’éducation et de santé, sans parler de la privatisation des transports, la classe ouvrière a subi de lourdes pertes. La défaite des mineurs a ouvert la voie à une période de recul qui continue à se faire sentir et qui, d’une certaine façon, a culminé dans la victoire de Tony Blair au sein du Parti travailliste. Des centaines de milliers de militants ont perdu leur emploi, tandis que la jeune génération de travailleurs a été spoliée de l’héritage politique et militant de ses aînés.

Certes, la grève des mineurs a été battue. Mais les leçons doivent aider à former la nouvelle génération de militants qui, en France comme en Grande-Bretagne, veut renouer avec les traditions de combat et mettre fin à un système qui peut détruire des industries entières sans se soucier des êtres humains qui y travaillent et qui en dépendent. D’autres combats, encore plus durs et plus longs, nous attendent : les leçons politiques de la grève des mineurs nous aideront à arracher la victoire ! La solidarité s’exprime Face à l’offensive gouvernementale et au rôle joué par l’État, il n’est pas possible de douter de la dimension politique de cette lutte. Des millions de travailleurs de tout le Royaume Uni font la démonstration pratique de leur combativité et de leur ingéniosité en se mobilisant pour soutenir les mineurs. Les autocollants jaunes - "Coal not dole" ("Du charbon, pas de chômage") - fleurissent sur les manteaux d’un nombre incroyable de personnes. Des disques de solidarité sont enregistrés, des concerts organisés. Et dans un nombre important de villes, des instances intersyndicales déliquescentes (les "Trades Councils") sont revitalisées afin d’organiser la solidarité avec les mineurs et leur grève.

Les mineurs, leurs compagnes et les familles dans leur ensemble s’organisent à la base. Des groupes de femmes de mineurs (en fait souvent des femmes du village, qu’elles soient femmes de mineurs ou non) se développent en solidarité à la grève, entraînant des milliers de femmes à agir collectivement, souvent pour la première fois de leur vie. A l’origine, l’objectif de ces groupes de femmes était d’assurer le ravitaillement et d’apporter une solution face à la Sécurité Sociale qui leur ôtait tout droit à des aides. Rapidement ils forment un véritable réseau combatif, national, impliqué dans les piquets, les manifestations et débattant des perspectives politiques de la lutte, exigeant même une voix au sein du syndicat.

L’organisation de la grève devient une opération coordonnée et soigneusement planifiée. Les travailleurs et les travailleuses essayent de fermer les puits encore ouverts, d’atteindre les dépôts, les usines et les docks utilisant du charbon provenant des jaunes. Pour attirer la solidarité, les mineurs et les groupes de femmes forment une équipe d’orateurs pour aller dans les entreprises, pour assister aux manifs et aux lignes de piquets. Ainsi, ils participent à la construction d’un vaste réseau de solidarité capable de collecter de l’argent et de la nourriture. Des militants sillonnent le pays, faisant des collectes au drapeau, y compris à l’étranger. En France, la grève des mineurs coïncide avec le lancement de notre organisation.

Ainsi, notre premier tract, en mai 1984, appelle au soutien des mineurs, en particulier à travers le boycott ouvrier de l’exportation du charbon. Quelques semaines plus tard nous organisons une visite de solidarité des mineurs dans le bassin houiller de Forbach, avec le concours des militants de la LST. Ensuite nous participons à des actions dans la région rouennaise, à une réunion publique avec un gréviste cheminot de notre organisation-sœur en Grande-Bretagne (Workers Power) et à l’occupation d’un bateau polonais qui transporte le charbon "jaune" destiné à briser la grève. Enfin, avec des militants anarcho-syndicalistes sur Paris, nous organisons une nouvelle tournée de mineurs et une réunion publique avec collecte d’argent. A l’époque, notre organisation était toute jeune et toute petite, mais nous avons bien mieux compris que les organisations plus grandes et mieux implantées l’importance vitale de nouer des liens de solidarité et dans l’action entre les travailleurs en lutte.

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