10/05/2013

La Peur du Rouge: état des lieux en Belgique

l'étincelle dampremy,la peur du rouge,françois d'agostinoDans le cadre du séminaire européen « La Peur du Rouge  en Europe : démocratie en Europe », organisé conjointement par le Progrès, l’ACJJ, LE PGE et le PC,  j’ai été chargé d’assumer la contribution du Parti Communiste Wallonie –Bruxelles, dans cette troisième séance intitulée « L’Europe Occidentale face à la tentation totalitaire de la pensée unique ». Je vais donc vous exposer mon point de vue sur la situation des luttes en Belgique, les difficultés rencontrées par la gauche de transformation, ainsi que sur quelques pistes qui, à mon sens, devraient être abordées pour sortir de la crise généralisée que nous connaissons. Je ne ferai donc pas un exposé détaillé sur l’anticommunisme « historique » en Belgique, et je vous renvoie donc aux travaux d’historiens tels Jules Pirlot, José Gotovitch , et Rudi Van Doerslaer, entre autres.


Au mois de septembre 2012, un représentant du patronat flamand, Luc Bertrand, se demandait si le gouvernement Di Rupo ne menait pas la Belgique « vers un modèle marxiste »  !  Au-delà du caractère proprement grotesque du propos (la chasse aux chômeurs, la destruction en cours de ce qui reste de service public, les cadeaux fiscaux,…, tout cela ne ressemble pas vraiment à un paradis des travailleurs), ce propos est symptomatique d’une peur encore bien ancrée au sein de la bourgeoisie, tant au nord qu’au sud du pays. La peur de voir les couches subalternes réclamer des comptes… On appréciera la réponse d’un responsable socialiste, le sénateur Ahmed Laaouej,  déclarant que le holding de l’intéressé ne payait que 0,016% d’impôt, et que la Belgique était loin d’être un enfer fiscal. Belle désinvolture… et belle illustration de la soumission du parti socialiste au dogme néo-libéral !

En ce moment, alors que le capitalisme connaît une crise profonde, qui n’épargne aucun pays en Europe, la Belgique ne fait pas figure d’exception et voit l’application de mesures drastiques d’austérité : chasse aux chômeurs, destruction méthodique des services publics (voir les déclarations de Magnette à ce sujet), etc. Tout cela additionné à une fiscalité injuste, privilégiant les détenteurs du capital au détriment des travailleurs (intérêts notionnels, pas d’ISF,etc.)  devrait offrir un débouché important à la gauche radicale. Pour l’instant, c’est loin d’être le cas…

Pointons tout d’abord le rôle des médias. Les journaux de « référence » (Le Soir, La Libre….) comme les chaînes de radio et de télévision  témoignent souvent un mépris souverain pour  les alternatives progressistes et les combats des travailleurs. A chaque grève, ou action syndicale, nous avons droit à des éditos déchaînés contre le droit de grève, à des micros trottoirs qui  n’englobent généralement que  les avis des gens défavorables aux actions menées, etc. Toute remise en question de la construction européenne réelle est vue au mieux comme une lubie, au pire comme une dérive populiste. Le terme est éloquent, lui qui arrive à faire des aspirations populaires un épouvantail. On se souviendra du texte d’Yvon Toussaint dans le Soir, comparant de manière scandaleuse JL Mélenchon à Marine Le Pen dans le Soir, ou encore les reportages haineux sur le Venezuela d’Hugo Chavez ou Cuba…La liste n’est pas exhaustive. On peut vraiment parler de formatage de la pensée, et d’anesthésie du sens critique. Il va sans dire que ce genre de propos est partagé aussi bien par les tenants du patronat que par des politiciens de droite comme de « gauche », tant au nord qu’au sud de la frontière linguistique. Et il faut bien dire que ça affecte également les travailleurs. Dans l’enseignement, la caricature est aussi de mise, et une fois encore, nous pouvons voir l’amalgame fallacieux entre nazisme et communisme. Concernant l’histoire de la seconde guerre mondiale, le rôle de l’URSS est minimisé, de même que celui de la résistance et des communistes.

 

Outre cela, il serait dangereux de sous-estimer le danger que représentent l’extrême-droite et les groupes fascistes dans notre pays. En Wallonie et à Bruxelles, des groupes tels que Nations ou le PP n’ont certainement pas exprimé tout leur potentiel de dangerosité, et l’approfondissement de la crise, ainsi que le rôle anti-démocratique joué par les partis au pouvoir peuvent accentuer ce danger, surtout quand nous voyons à quel point la rhétorique xénophobe, réactionnaire et fascisante peut infecter les partis traditionnels

 

Cela étant posé, il serait trop facile d’expliquer les difficultés rencontrées par la gauche de transformation uniquement par une campagne de dénigrement. Les problèmes rencontrés sont plus complexes que cela.

Tout d’abord, il n’est pas inutile de pointer l’atomisation des forces de la gauche critique. Ensuite, et ce problème n’est pas neuf, le mouvement ouvrier en Belgique n’a que trop rarement fourni un cadre propice à une réflexion en profondeur sur la stratégie globale à adopter, sur les spécificités de la Belgique comme terrain de la lutte de classes, sur les questions économiques, idéologiques… Nous ne voulons pas dire que de telles réflexions n’existent pas, mais elles sont restées le plus souvent confidentielles, ou n’ont pas été utilisées de manière efficace pour être traduites en politique. Le poids important de la social-démocratie, particulièrement en Wallonie, et le système de la "proportionnelle " ont souvent cantonné le reste de la gauche (et je pense essentiellement  ici au mouvement communiste) à un rôle d’aiguillon, ou de protestation, sans réellement se penser ni s’organiser comme potentiel outil de conquête du pouvoir. Des expériences pourtant prometteuses comme l’UDP n’ont pas débouché sur le long terme à l’émergence d’une force crédible et d’alternative pouvant dépasser les contradictions inhérentes au cadre dans lequel nous évoluons.

L’état de la conscience de classe est plus que préoccupant, et est lié aux points évoqués ci-dessus. Mais il est à parier que les évènements récents  dans le pays (fermetures à répétions, licenciements massifs, réformes scélérates des mécanismes de sécurité sociale,etc.) vont aiguiser les contradictions. Cela étant, si un relais politique crédible, « armé » théoriquement, apte à transformer ses propositions en mesures concrètes, et menant une véritable action d’éducation populaire, fermement ancré dans le monde du travail n’est pas présent, les changements nécessaires ne suivront pas, et la crise s’accentuera. Il est donc urgent de penser sans dogmatisme, mais sans rien renier des réflexions et processus antérieurs de transformation révolutionnaire de la société, un projet pour un socialisme au 21e siècle. Cela passera évidemment par un long travail théorique, qui, selon nous, ne saurait faire l’économie d’une redécouverte et d’une appropriation créatrice de la pensée marxiste, dans laquelle les travaux de gens comme Antonio Gramsci ou Michel Clouscard nous semblent fournir une base sérieuse.

Les tâches qui nous attendent sont gigantesques et prendront du temps. Le travail doit cependant être lancé de toute urgence. Cette intervention est une modeste invitation et contribution à ce processus.

 

François D’Agostino
Membre du Bureau Politique du Parti Communiste (Wallonie-Bruxelles)

  Ce texte est une version retravaillée de notre intervention lors du colloque « La Peur du Rouge en Europe », le samedi 19 janvier 2013.
  Voir PIRLOT (J.), Julien Lahaut vivant, éditions du Cerisier, 2010, et GOTOVITCH (J.), Du communisme et des communistes en Belgique. Approches critiques, Aden, 2012, e.a.
  Voir La Libre Belgique en ligne, Bientôt marxiste, la Belgique ? http://www.lalibre.be/economie/actualite/article/763056/b...
 

 

 

 

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