27/11/2013

LE PILLAGE DE L'ÉPARGNANT LAMBDA

l'étincelle,caisse d'épargne,cger,bnp paribasAu début des années cinquante, quand je suis entré à l'école communale  de mon village, l'instituteur, Monsieur Dumont, nous a donné une feuille à faire lire par nos parents. Aujourd'hui, on appelle cela un tract. Le texte qui avait été lu à haute voix par l'instituteur incitait nos parents à nous ouvrir un carnet d'épargne à la Caisse Générale d'Epargne et de Retraite (CGER).


En bons parents et bons citoyens qu'ils étaient, ils m'ont encouragé à épargner. Je ne rappelle plus si c'était tous les mois ou toutes les semaines. Ce dont je me souviens, c'est que Monsieur Dumont ramassait les carnets le lundi et glissait l'argent à l'intérieur pour les déposer  ensuite à  la poste. En retour, nous recevions nos carnets avec un timbre correspondant à la somme déposée. Cette épargne était très fructueuse et pédagogique.  Monsieur Dumont,  exigeait, par exemple, que toute classe dépose une somme identique afin de gommer les différences entre les enfants issus de milieux sociaux dissemblables. J'ai appris plus tard que Monsieur Dumont n'hésitait pas à mettre la main à la poche pour combler l'épargne d'enfants moins fortunés. Il s'arrangeait ensuite avec la ligue des écoles officielles. Cette attitude s'opérait en toute discrétion.

C'est à l'époque où j'effectuais ma cinquième année, toujours avec le même instituteur, que les services communaux se débarrassèrent du magnifique corbillard noir de la commune. Auparavant, lors des funérailles d'un citoyen,  Anatole, le boulanger qui tenait boutique près de notre école prêtait son cheval pour tirer le corbillard. Derrière le corbillard, le cortège funèbre accompagnait le défunt jusqu'au cimetière communal. On a vu peu à peu les menuiseries qui fabriquaient notamment les cercueils mettre la clé sous le paillasson. Puis s'installèrent un peu partout des entreprises de pompes funèbres qui faisaient commerce de la mort. Mais à l'époque, j'étais  encore un enfant et j'étais incapable de comprendre que la mort était une des premières proies de la privatisation.

Plus  tard, après quelques tentatives d'études scolaires infructueuses dans l'enseignement technique au sein d'un établissement  catholique où mes parents eurent la mauvaise idée de m'inscrire -  soit  dit en passant, personne ne fit jamais allusion au carnet d'épargne au sein de l'établissement–. Je quittai donc cette école qui sentais un peu trop l'encens pour entrer dans le monde du travail. J'avais quatorze et je percevais un maigre salaire. Mes parents me conseillèrent cependant de continuer à mettre de l'argent sur mon carnet d'épargne, ce que je fis en dilettante. Plus tard,  la CGER ouvrit des agences bancaires un peu partout. Elle devait devenir une banque comme les autres. Elle offrait maintenant des comptes à vue (comptes courants). Un jour, elle fut avalée toute crue par la Générale de Banque qui lorgnait la CGER depuis plusieurs années. Les agences de la CGER fermèrent leurs portes et quelques employés  s'installèrent dans les locaux de la Générale de Banque. Nos comptes à vue et carnets d'épargne suivirent sans demander notre avis.

Alors que j'avais perdu mon emploi suite à la fermeture de l'entreprise où je travaillais, je me retrouvai au chômage. Mon épouse et moi  avions jeté notre dévolu sur une épicerie de montagne en France tenue par une Belge. Elle remettait sa supérette. Elle souhaitait obtenir un prix relativement élevé pour sa reprise. Nous nous présentâmes à la Générale de Banque pour solliciter un emprunt. Nous étions naïfs et croyions au Père Noël. Pour la somme souhaitée (qui aujourd'hui me semble ridicule), l'employé  demanda ce que mettions en garantie. Notre habitation d'abord (payée entièrement à l'époque) et j’exhibais fièrement mon carnet d'épargne. Il le parcourut d'un rapide coup d'oeil en me riant au nez ! Et vous voulez une telle somme en ne mettant "que ça en garantie ?". Ce  "que ça en garantie ?"  dit sur un ton méprisant et condescendant m’atteignit droit au coeur. Mes parents qui s'étaient parfois saigné aux quatre veines pour me donner mon épargne envers et contre tout ne valaient  donc que tripette et la maison dont nous étions propriétaires ne valait guère mieux...  La  Générale de Banque était particulièrement vorace et carnassière...

Au cours des années soixante, la CGER avait pour mission d'octroyer des prêts aux travailleurs à des taux relativement bas afin qu'ils puissent acheter leur logement. Heureusement pour mes parents. Ils  en profitèrent  pour acquérir leur modeste maison de cité... En 1960, la CGER gère 13 millions de comptes, dont 7 millions de carnets d’épargne (sur une population de 9 millions …).

Dès 1980, après plusieurs étapes, dont la mise sous surveillance du capital de la CGER, Fortis avait avalé et digéré la Caisse d'épargne. Le professeur émérite Piet Frantzen (VUB), ancien membre de la direction de la CGER, avait qualifié la cession de cette dernière "d’arnaque du siècle".En trois ans, Fortis  avait récupéré l’investissent consenti pour l'achat de la CGER réalisant ainsi une juteuse affaire. La raison évoquée  par nos gouvernants dont le Parti Socialiste pour justifier la vente de la Caisse d'Épargne était de "s'aligner sur les critères de Maastricht et sauver la sécu...". Un argument qui depuis nous a été servi  à satiété.

Jusqu'il y a peu, l'État conservait 25 % du capital de Fortis. On connaît la suite, La banque privée Fortis joue au casino et se procure des subprimes pourries. On frôle la faillite de la banque Fortis. L'État vole à son secours, paye ses dettes sur le dos du contribuable. Didier Reynders, Ministre des finances, déclare à cette occasion "par ce geste nous avons sauvé les épargnants et surtout préservé l'emploi". Tu parles...

Dernièrement, toute honte bue, Elio di Ruppo et son Ministre des finances, Koen Geens, vendent les 25 % du capital  de BNP Paribas détenues par l'État à l'actionnaire majoritaire. La banque  devient à 100% française... la vente de ces 25 % du capital représente 3,25 milliard d'euro et le gouvernement réalise ainsi une plus value de 900 millions d'euros. Koen Geens, déclare sur la Première RTBF "C'est un bon deal, grâce à cet apport d'argent nous atteindrons l'équilibre budgétaire de  l'État  exigée par l'Union Européenne". Comme un air de déjà entendu... Je pense que nous avons été roulés...


Freddy Guidé

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