08/12/2014

La crise sociale en Belgique à la lumière de Gramsci

l'etincelle,grèves,mr,nvaPar François D'Agostino[1]

Les mesures antisociales prises par l'actuel gouvernement Michel Ier[2] n'ont pas manqué de provoquer une réaction rapide du mouvement syndical, et de la gauche dans son ensemble. Il suffit de voir la participation à la manifestation du 6 novembre dernier ou aux différentes grèves tournantes de ces dernières semaines pour s'en persuader. À l'approche de la grève générale du 15 décembre, Marc Goblet, secrétaire général de la FGTB, a même annoncé que si le gouvernement des droits s'obstinait cette voie, la grève pourrait se poursuivre « au finish »[3],


Mais ce mouvement social est-il suffisamment structuré pour faire plier le gouvernement, ou est-il au moins potentiellement structurable pour ne pas être simplement un temps fort d'une indignation virulente, certes, mais passagère, qui retomberait comme un soufflé aussi rapidement qu'elle est apparue ? Que dit-il sur l'état de la conscience de classe et sur les luttes en cours et à venir en Belgique ? Pour tenter de répondre à ces questions, il nous a paru utile de faire appel à un grand penseur marxiste du vingtième siècle, Antonio Gramsci...

Gramsci ? Connais pas...

Avant toute chose, il est peut-être utile de revenir sur le parcours qui a forgé l’œuvre du communiste sarde, œuvre qui aura durablement influencé ce que l'on a coutume d'appeler aujourd'hui la « gauche radicale » (mais pas uniquement)[4].

Né en 1891 en Sardaigne, Antonio Gramsci est le quatrième enfant d'un petit fonctionnaire local, emprisonné en 1897. Cela ne sera d'ailleurs pas sans conséquence à la fois sur sa santé et ses engagements ultérieurs[5]. Parti étudier à Turin en 1911, il y découvre la pensée de Benedetto Croce, philosophe libéral et idéaliste, qui influencera son propre travail d'une manière considérable, et rencontre Palmiro Togliatti, avec qui il militera au sein du Parti Socialiste Italien, avant de contribuer tous deux à la fondation du Parti Communiste Italien en 1921.L'époque est tourmentée, qui voit, en même temps que la fin du Premier conflit mondial, la victoire de la Révolution d'Octobre en Russie et la montée du fascisme et de Mussolini en Italie, après la révolution avortée du « biennio rosso ». Après une lutte au sein du jeune PCI contre la ligne sectaire d'Amadeo Bordiga, Gramsci, délégué auprès de la IIIe Internationale de 1922 à 1923, devient secrétaire général du Parti en 1924. Arrêté en 1926 et condamné en 1928 à vingt ans de prison, il décède en 1937, des suites de son emprisonnement. Le cerveau que les fascistes voulaient « empêcher de fonctionner pendant vingt ans »[6] y rédigera ses désormais célèbres « Carnets de prisons », une des plus stimulantes œuvres marxistes de tout le siècle.

Boîte à outils conceptuels

Gramsci développe dans ces cahiers une série de réflexions sur les conditions permettant à une révolution d'être victorieuse, sur la nature de l’État ou encore sur la culture et l'éducation. C'est une œuvre riche, pleine de concepts porteurs d’enseignements, mais, pour les besoins de notre analyse, nous nous contenterons de redéfinir ceux qui nous semblent les plus utiles à notre réflexion de départ.

Une première notion importante est celle de l' « État intégral »[7]. Gramsci le définit sous la forme de l'équation suivante : « société politique[8]+ société civile », c'est-à-dire une « hégémonie cuirassée de coercition »[9]. Le concept d'hégémonie, pour résumer, implique chez Gramsci une dimension culturelle fondamentale, dans le sens où la société civile (journaux, organisations diverses, etc.) aide à « produire du consentement », et à légitimer un type d'organisation de la société dans les plus larges masses de la population.

Une autre notion fondamentale est celle de « bloc historique ». Pour Gramsci, c'est « l'unité dialectique-le point d'indistinction-entre la structure (nda : la base économique) et la superstructure à un moment donné du développement capitaliste »[10]. Dans le dixième cahier[11], le communiste sarde dit que dans le bloc historique, « le contenu économico-social et la forme éthico-politique s'identifient concrètement ». Le bloc historique doit, dans cette conception, être en mesure de faire face à des crises, définies comme le moment où « (…) l'ancien se meurt et (...)le nouveau ne peut pas naître »[12]. Gramsci définit cependant un autre type de crise, générale celle-là, « organique », à laquelle le bloc historique n'est pas en mesure de résister durablement. C'est lors de ces crises que les changements révolutionnaires (progressistes ou non, par mouvement des masses ou par le haut) deviennent possibles.

Armés de ces quelques concepts, nous allons  maintenant tenter de décrypter ce qui se cache réellement derrière l'actuelle ébullition sociale dans notre pays.

Une crise organique ?

Au vu de ce qui précède, pouvons-nous soutenir que nous assistons à une crise organique au sens où l'entend Gramsci ? Pour l'affirmer (ou l'infirmer), il convient de « décortiquer » le bloc historique auquel la gauche doit faire face. D'un point de vue structurel, de nombreux observateurs s'accordent à voir dans la crise actuelle plus qu'un soubresaut, mais bien une crise profonde du mode de production[13] capitaliste, maintenant largement globalisé[14]. Au niveau super-structurel, en ce qui concerne directement la Belgique, la crise est multiple. Au niveau le plus élevé, l'Union Européenne traverse une profonde crise politique[15], qui voit l'émergence d'institutions de plus en plus autoritaires et technocratiques. En Belgique, la crise institutionnelle et les tensions communautaires sont également très fortes, et nous voyons les systèmes de sécurité sociale fortement mis à l'épreuve, en parallèle d'un processus de délitement du pays. Les événements récents au sein du gouvernement fédéral, où les différents partis de la majorité éprouvent des difficultés à parler d'une même voix, et où le « scandale Jambon »[16] déstabilise fortement cette majorité ne font que confirmer cette incapacité à être légitime. Tout cela sans même évoquer la colère grandissante au niveau socio-économique. Les entités fédérées, plus discrètes en ce moment, risquent de se retrouver, dans une moindre mesure, face à des difficultés comparables dans les prochaines semaines. Il ne nous paraît dès lors pas absurde de parler d'une crise organique, ou du moins de ses prodromes.

Quelles perspectives pour la contestation ?

De cela, pouvons-nous cependant tirer la conclusion qu'un changement radical, « révolutionnaire » , est à nos portes ? Ce serait aller un peu vite en besogne. Si nous traversons une crise profonde, nous avons toutefois souligné que celle-ci n'en était, en Belgique, qu'à ses débuts. Le pays n'est ni la Grèce ni l'Espagne. De plus, si les superstructures sont mises à mal, leur multiplicité les rend plus « plastiques ». Il n'y a pas de « Palais d'Hiver » à prendre, mais bien des centres multiples de pouvoir, ce qui complique la tâche du mouvement social. Ajoutons que des années de propagande néo-libérale ont eu un impact considérable et que, même dans des couches subalternes de la société, les actions planifiées pour les semaines à venir ne connaissent pas encore le soutien maximum auxquelles elles pourraient prétendre. Les syndicats devraient-ils pour autant renoncer aux grèves générales. Nous ne le pensons pas. Dans le contexte actuel, ces grèves pourraient avoir un impact peut-être plus important que l'éventuelle chute du gouvernement Michel (chute qui ne garantirait en rien la mise en place de politiques radicalement différentes, faut-il le souligner?), à savoir celui d'un moment-clé dans la structuration nécessaire pour les luttes à venir. En étant inflexible et attaché jusqu'au bout à quelques revendications fortes, même en deçà des besoins réels du moment, les syndicats renforceront leur crédibilité et, si les grèves sont suivies, dissuaderont peut-être les autorités à mettre en œuvre les  menaces proférées à leur encontre. Cela permettrait de renforcer la cohésion des affiliés, amenant les indécis à se positionner plus clairement. Nous sommes encore loin du moment où de l'actuelle « guerre de position »[17] nous passerions à une « guerre de mouvement » voyant une accélération du mouvement de l'histoire et à un grand retournement dans nos régions. Mais le mouvement social dispose devant lui de la possibilité de commencer ses manœuvres et à fourbir ses armes. Les prochains mois seront donc décisifs pour celles et ceux qui espèrent voir une sortie progressiste à la crise actuelle.


 

[1]     Historien-Animateur ACJJ

[3]     http://www.rtbf.be/info/belgique/detail_marc-goblet-dans-le-grand-oral-nous-irons-au-finish?id=8431216

[4]     Voir entre autres l'excellent documentaire de Fabien Trémeau Antonio Gramsci, penseur et révolutionnaire, édité en DVD par les éditions Delga, Paris, 2014.

[5]     GRAMSCI (A.), Guerre de mouvement et guerre de position. Textes choisis et présentés par Razmig Keucheyan, La Fabrique, Paris, 2011, p,335-336.

[6]     Michele Isgrò, procureur fasciste, à la fin du procès de Gramsci.

[7]     GRAMSCI (A.), op.cit., p.39-40.

[8]     L'appareil d’État au sens traditionnel:administration, armée, police,...

[9]     GRAMSCI (A .), op.cit.

[10]   DURAND (C.) et KEUCHEYAN (R.), Un césarisme bureaucratique, dans DURAND (C.), sous la dir. De,  En finir avec l'Europe, La Fabrique, Paris, 2013, p.97.

[11]   GRAMSCI (A.), op.cit., p.64.

[12]   Ibid., p.38.

[13]   http://acjj.be/publications/nos-analyses/faire-le-point-sur-le-mode-de.html

[14]   Crises de l'économie-monde et dépassement du capitalisme années 1970-2000, entretien avec Immanuel Wallerstein, dans Actuel Marx, n°48 : Communisme ?,PUF, Paris, 2010, p.179-194.

[15]   DURAND (C.), sous la dir. de, op.cit., passim.

[16]   http://www.lalibre.be/actu/politique-belge/affaire-jan-jambon-l-opposition-quitte-la-chambre-54806e3635707696bad2a8d5

[17]   Ici encore nous empruntons à Gramsci.

 

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