05/04/2015

Le tabac de mon grand-père Catula ! (Relation de faits réels ! )

imagesLF19JAG3.jpgAdaptation en français sans souci de forme littéraire, de « Èl  toubac’    m’grand-père  Catula »

Du dessus du Bois du Roi (1), où j’habitais, je ne pouvais prendre que les Culots Djåques(2) pour aller à (mon) école;  et en arrivant à moitié chemin de la côte du Trieu,  comme on la nommait le plus souvent, à hauteur de l’entrée de la Bèrnate(3), je faisais toujours une petite pause à la fontaine Bonnet (4), le temps de boire un coup et de reprendre mon haleine.

De là commençait la portion pavée qui amenait sur la Place du Trieu (5)  et à mon école et qui faisait comprendre que nous entrions dans la ville.


En repartant à peine reposé, je devais passer en face de la Coumène(6), un petit cul-de-sac qui descendait jusqu’à la maison de mon grand-père et malgré que je le rencontrais tous les jours, à ce moment-là, j'avais la même montée d’angoisse, mon petit cœur  se mettait toujours à battre la breloque.  C’était plus fort que moi, et croyez-moi que ça n’était pas d’avoir grimpé la côte!  Non, mais c’était de savoir que, comme les trois quarts du temps quand il ne faisait pas trop mauvais, il serait assis, comme à son habitude, sur le trottoir de sa devanture.          

A chaque fois, c’était la même affaire : avant de passer devant l’entrée de la cour, je risquais un œil et si ce jour-là, il n’était pas au poste, je courais vite hors de la trouée, pour ne pas avoir à descendre et lui dire bonjour.  Mais . . .  lorsqu’il était là,  cela n’était pas la même chose car étant sûr et certain qu’il ne faisait pas attention à moi, jamais je n’aurais osé passer outre sans aller le voir.

C’était toujours avec un petit sentiment de peur et troublé par son allure que je m’approchais de lui ; pas qu’il était laid à regarder, mais parce qu’il me donnait l’idée de ressembler aux postures de craie que l’on voyait souvent sur les tablettes de cheminées et qui représentaient une vieille maman et un vieux père habillé comme dans le temps,  avec la différence que le bonhomme de la posture portait un sarrau  bleu  et une haute casquette de soie noireet que mon grand-père était presque toujours habillé d’un pantalon et d’une veste de velours brun et d’une casquette plate en feutre, brune aussi.     

Je ne l’ai jamais vu changer de pause,
 assis bien droit sur sa chaise, les jambes croisées,  avec de gros sabots aux pieds. Il tenait dans sa main,  une grosse pipe affligée (garnie) d’un fourneau gros comme un œuf d’oie qui lui pendait sur son estomac comme une grosse louche à la soupe.

Mais le plus étonnant pour moi, c’était son regard, bien à l’abri derrière ses grandes lunettes et toujours perdu au loin, porté par deux petits yeux gris bleu qui semblaient plus morts que vivant, éteints. Pourtant, il voyait encore très bien,  je le savais quand je me rapprochais, je le voyais bien me regarder de coin sans bouger sa tête, en faisant semblant de ne pas me voir.

Arrivé à sa hauteur, c’était toujours en tremblotant que je lui disais : "Bonjour Pa Bastin,  comment allez-vous aujourd’hui ?"  Et c’est d’un « Bonjour, vous êtes plus tôt ! »,  ou bien « plus tard »  suivant le coup, qu’il me répondait, sans jamais tourner la tête et sans jamais prendre la peine de m’accorder un petit mot de plus, une petite gentillesse, celle que j’espérais tant et que j’ai attendue tout le reste de sa vie.

Un jour que j’avais demandé à maman ce que je lui avais fait pour qu’il ne m’aime pas, elle m’avait répondu: « Rien mon gamin, vous ne lui avez rien fait, ce n’est pas de votre faute, rassurez-vous, un jour, je vous expliquerai, mais en attendant soyez toujours gentil avec lui car  c’est votre grand-père et vous ne devez pas lui en vouloir ! »                                      

Je sais depuis longtemps maintenant, pourquoi,  il a pu renier un de ses petits-enfants en le privant de sa présence et d’une amitié qu’un enfant est en droit de recevoir de son grand-père!                                                                                                                                                     

Je n’ai jamais compris et pu me faire à l’idée qu’il avait pendant toutes ces années, continué à en vouloir à mon père d’avoir épousé la fille d’un Flamand, coupable d’être venue travailler dans nos mines et ainsi prendre la place d’un ouvrier wallon !

Au travers de moi, il se vengeait de mon père, qui d’après lui, l’avait vendu, lui qui avait toute sa vie de syndicaliste, ayant bataillé contre les étrangers qui venaient  accaparer le pain de ses camarades. Je ne saurais jamais s’il avait un jour eu du remords de l’avoir chassé de sa maison.

Quant à moi, à ses yeux, j’avais toujours été  « l’enfant de la Flamande ».

Mais moi, suivant le souhait de ma maman,  je me faisais tout petit en essayant de ne jamais lui déplaire. Une fois, j’avais voulu l’embrasser un autre jour qu’à la nouvelle année,  mais je m’étais repris lorsqu’il avait poursuivi après son bonjour: «Vous me ramènerez ceci du Trieu »en me tendant, comme souvent à son habitude, le petit porte-monnaie contenant quelques francs et un papier écrit avec les commissions qu’il voulait que je lui rapporte en revenant de l’école. C’était d’ailleurs quasiment toujours les mêmes choses ;  cinq, six tranches d’entrelardé ou une livre d’abats que j’achetais chez le boucher Raymond situé sur le coin de la rue Basse. Souvent le samedi, c’était deux beefsteaks de cheval de chez René Bachy (7), un pour lui, un pour Zélie sa deuxième compagne. Une fois ou deux fois par mois, il inscrivait une bouteille de Chassart (8), que j’achetais chez Henri Meurée (9), sur la petite Place aux Cochons et parfois, quand il allait en être démuni, des graines pour ses oiseaux, que j’allais chercher chez Henri Botte (10),  dans la rue du Ballon (rue Monnoyer).

En lui rapportant ses commissions, je lui disais toujours la même litanie : « Tenez, Pa Bastin, voilà vos affaires et le reste de vos sous, à plus tard ! » Et lui, sans bouger sa tête, me répondait : "Merci,  mettez-moi cela sur la table!"

Et en tirant une grosse bouffée de sa pipe,  il se replongeait dans le vide de ses pensées qui s’en allaient,  accrochées à la volute de fumée de tabac et suivant la bonne volonté du vent, vadrouiller vers ses vieux champs de bataille.

À ce moment-là, j’aurais bien voulu que la nuée de fumée m’embarque avec elle et ses pensées, pour voir où elles nous auraient emmenés,  et savoir où il se trouvait dans sa tête. Maintenant, après toutes ces années, après avoir entendu et appris  lors de veillées de famille, l’histoire de sa vie,  je suis certain de savoir vers quelles guerres, il s’envolait !

Cela ne pouvait être qu’entre ’14-18, quand il avait été emmené de force avec sa famille comme travailleur obligé, pour travailler dans les mines allemandes. Là, il avait dû se battre contre ses idées, de savoir qu’il était obligé d’abattre du charbon qui ne servirait sans doute qu’à détruire son pays et ses gens ! Ou alors, était-il peut-être dans une de ces étroites galeries du Quatre du Nord (11)  en train de se briser le corps et la santéà se battre pour gagner la pitance de ses enfants.  À moins, à moins qu’à ce moment-là, il se revoyait accroché au-dessus des grilles d’entrée de la Glacerie (12)  ou bien du "Quatre" en train de gueuler sur les jaunes qui ne voulaient pas cesser le travail pour appuyer leurs camarades qui se battaient pour avoir un gros sou de plus ou bien contre l’engagement des étrangers,  en portant des pancartes avec écrit dessus : « Un Flamand qui travaille (chez nous) =  un chômeur wallon de plus ».

1.-  Èl  Bos du Rwo (le Bois du Roi), quartier de Wartonlieu, cette appellation a pour  origine, le fait que ce quartier constituait, avec le quartier de la Ferté (devenu Motte sous le régime impérial français) et plus tard celui de la Glacerie, le territoire du Bois Impérial de Wartonlieu, propriété de la famille impériale autrichienne.

2. -  Lès Culots  Djåques  -  ancienne appellation de l’actuelle rue Hubert Bayet.

3. -  Èl  Bèrnate  -  ancienne ferme des boues qui reçut les immondices de Courcelles,  jusqu’à la   Constitution de l’Intercommunale des immondices (ICDI). En wallon, un éboueur est  « in bèrnatî ».

4. -   Èl  Fontène Bonnet  -  la Fontaine Bonnet jaillissait pratiquement à fleur de terre le long de la bordure sur le trottoir au pied de l’immeuble n° 69 de la rue Bayet. Cet immeuble abritait une épicerie tenue par Elise et Jules Bonnet.

5. -   Èl  Place du Try  -  la Place des Trieux  ou  Place Roosevelt.

6. -   Èl  Coumène  -  les Communes, nom de l’impasse située tout en haut de la rue Bayet.

7. -   Boucherie René Bachy - elle était située 23, rue Churchill (actuellement, l' opticien Hubinon)

8. -   Tchèssôt -  Chassart, genièvre fabriqué à Mellet (Chassart) par la famille Dumont de Chassart. Cette « goutte » est toujours en vente actuellement.

9.  -   Henri Meurée  -  il tenait un commerce de spiritueux situé Place Roosevelt n° 17

10. -   Henri Botte -  il tenait un commerce de graines et semences situé rue Monnoyer n° 13

11. -   Èl  Quate du Nôrd -  le n° 4  des Charbonnages de Courcelles-Nord, il était situé au bas de la rue de Rianwelz , juste à côté du Moulin de Rianwelz.

12. -   Èl Glacière  ,  ici  citée comme la Fabrique des Glaces de Courcelles-Motte.

A suivre. Merci à Claudy Bastin


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