14/04/2015

René BASTIN dit « èl Catula » (fin)

el catula,claudy bastin,l'etincelle,communiste,courcellesJe n’ai pas souvenir d’avoir connu ma grand-mère Alphonsine, décédée dans la cinquantaine, avant ou pendant la guerre 39-45 suite a un ulcère mal soigné ayant gangrené une de ces jambes. Ils habitaient à l’époque, rue de la Glacerie .

Elle était, d’après mon père, une femme de  caractère, souvent « forte en gueule » et qui savait mener son petit monde.

Elle était originaire du Borinage (Warquignies), où toute sa famille résidait et à qui nous rendions toujours régulièrement visite avec mes parents, après sa mort.


J’ai par contre très bien connu mon grand-père ;  « Pa’ Bastin » comme toute la famille l’appelait, était un homme moyennement grand, au caractère calme, mais obstiné, sa vie s’est déroulée entre la mine, sa famille, l’entretien de son jardin et de ses cultures du tabac récolté pour son usage personnel. Il en vendait aussi aux amis et voisins (les accisiens étaient plus laxistes  à  l’époque et  ne  repartaient  jamais les mains ni les poches vides . . .).

Il était taiseux, très peu expansif mais tous les ans  fin automne , il se faisait  une joie  d’organiser une grande fête réunissant toute sa famille (que personne n’eut osé manquer !),  à l’occasion de l’abattage du  cochon qu’il élevait et soignait avec une attention que certains parmi  sa descendance  auraient pu envier !

Il s’évertuait à découper le lascar avec beaucoup de précautions pour ne pas abîmer les morceaux, qu’il distribuait le plus équitablement possible  entre ses cinq enfants, devenus chefs de famille. Mis à part un petit rôti et 2 ou 3 petites côtes,   il ne gardait pour lui que quelques bas morceaux en disant   « C’èst bén assèz  comm’ çà, pou s’què dju mind’je co !» (1).

Il habitait seul « ô fond  dèl  coumèn» (2),  impasse située en haut de la rue Bayet, et passant tous les jours en face de chez lui pour me rendre  à l’école,  je lui rendais  presque quotidiennement visite pour lui dire bonjour et lui ramener du Trieu quelques menues courses plus ou moins urgentes et cela malgré l’indifférence et la froideur qu’il manifestait à mon égard. 

Cette  attitude qui me peinait un peu lui était dictée par ses convictions politiques (nous y reviendrons) car en ces temps,  les Flamands étaient toujours un peu considérés comme des étrangers et des slogans tel que «1 flamind = 1 chômeû  wallon »(3) ,  était toujours dans les mémoires et n’étais-je  pas à ses yeux : « èl  djoûne dèl  flamindje !»(4).

Son habitation située a l’écart de tout charroi lui permettait,  lorsque le temps s’y prêtait, de se reposer en « trônant » sur son trottoir, semblable a ces figurines de plâtre qui représentent « les vieux du temps passé », sauf que lui il ne portait plus le sarrau bleu.

Il pouvait rester des heures assis sur sa chaise à fond de paille, méditant dans le calme qu’offrait le fond de son impasse, en fumant «son» tabac  dans une grande pipe de bruyère en forme d’esse qui lui descendait jusqu’au nombril et qu’il tenait d’une main aux doigts brunis et recuits par le fourneau de sa pipe. 

Cette sérénité contrastait terriblement avec l’homme aux convictions bien définies qu’il avait défendues et propagées avec exaltation et détermination  lors de réunions ou de meetings souvent  houleux. N’avait-il pas été à la base de l’instauration de la première cellule courcelloise du Parti communiste dans les rangs duquel il avait milité toute sa vie d’ouvrier (bien soutenu dans son action par ma grand-mère !).

Après sa retraite, il recevait toujours régulièrement ses amis partisans qui plus jeunes, continuaient « La Lutte », je me rappelle bien de ces visites qui devenaient vite très animées et dont l’ambiance m’attirait. Ces débats animés me tétanisaient et ont probablement été le ferment de  mon attirance pour la vie associative et politique et c’est peut-être une des rares bonnes choses que je doive à « Pa  Bastin ». 

Quelques jours avant sa mort, sa compagne lui demanda « René, s’ i  vos –arivoû n’saqwès, qwés qui dju d’vreû fé  avoû l’drapia ? »(5).   Sachant sa fin proche, il lui répondit « vos  l’mètrèz  d’ssus  m’bwèss,  eyèt  s’is  vèneûs  à l’ètermint  vos  l’yeû don’rèz »(6).  Le  1er drapeau du  P.C. local avait été confectionné et brodé par ma grand-mère Alphonsine.

Il recouvrit le cercueil, accompagna « Pa  Bastin » jusqu’à sa dernière demeure et fut remis à Georges  Glineur, chef de file  d’une importante délégation représentant le PC et composée d’une vingtaine d’ex-compagnons, qui avaient tenu à lui rendre les honneurs.  Et  paradoxe, le Curé de la Motte, qui avait voulu témoigner par sa présence aux funérailles,  du respect qu’il portait à « René du Catula » fut la cible d’une  «pique» du genre «Eh  curè, vos  n’avèz  nén  peû  qu’i  n’ vène  vos  satchî  les  ôrtias    l’ nût »(7), lancée grossièrement par un ultra anticlérical.  Le foudroyant  d’un regard d’acier, avec beaucoup de sang-froid, le curé lui rétorqua : « Non car  lui (en insistant sur le –lui-), c’était un brave homme,  un vrai !)

Longtemps après sa mort les anciens qui parlaient de lui le surnommaient encore : « René du Catula,  èl  communiss’ »(8).

Malgré que cet homme n’ait jamais eu envers moi le moindre geste gentil  ni  manifesté à mon égard  le moindre sentiment de filiation,  je le respectais car pour moi, il incarnait le chef de clan,  le  « Patriarche ».  Maintenant encore il représente pour moi l’homme courageux qui a su sans se voiler la face, combattre et défendre ses convictions en oeuvrant pour la défense des droits des travailleurs.

N’ayant reçu de sa part le moindre signe de bon accueil et de semblant d’amitié,  je ne m’y suis jamais vraiment attaché, il n’a jamais été pour moi un « pépère », mais tout simplement « Pa Bastin »  pour lequel j’éprouve surtout et toujours beaucoup d’admiration et une certaine fierté d’avoir reçu de lui (à son insu !), quelques-uns de ses chromosomes qui m’ont orienté vers l’engagement politique.

Heureusement, nous n’avons pas vécu notre vie d’adulte à la même époque, car nos différences de convictions auraient été j’en suis persuadé, source de projections d’«Étincelles »( 9).

NOTES :

1-      C’est bien assez comme cela ;  pour ce que je mange encore.
2-      Au fond de la « Coumène », lieu-dit attribué à cette impasse.
3-      1 flamand = 1 chômeur  wallon !.
4-      L’enfant de la Flamande.
5-      René, s’il vous arrivait quelque chose (la mort !),  que devrais-je faire avec le drapeau.
6-      Vous le mettrez sur ma boite (cercueil !)  et si ils viennent a l’enterrement (ces amis du Parti),  vous leurs donnerez.
7-      Eh  Curé, vous n’avez pas peur qu’il (le mort) vienne vous tirer les orteils de la nuit.
8-      Le  Communiste.
9-      De «l’ Étincelle jaillira la flamme »,  maxime d’entête de l’ hebdomadaire « Le Drapeau Rouge, qui était édité par le Parti Communiste.

Merci Claudy

 

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