08/10/2015

« Sarkozy a fait de la Libye un centre de djihadistes ».

 

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Julien Jaulin/hanslucas.

Yacoub Salah a fui la guerre, déclenchée en mars 2011 par Paris et Londres. Arrivé cette année en France, il dénonce cette intervention qui a bouleversé sa vie, le transformant en clandestin. « Il y a un Libyen qui parle bien français », nous informe-t-on à notre arrivée au lycée Jean-Quarré, à Paris, occupé par des réfugiés depuis le 31 juillet.


Yacoub Salah s’est créé une petite notoriété dans le milieu militant qui gravite autour de l’établissement. Pour y accéder, il faut grimper un escalier de béton sur lequel sont assis quelques migrants qui discutent entre eux et blaguent, comme les lycéens devaient le faire avant la fermeture des lieux. La cour est le point névralgique en ce début de soirée d’été : au milieu,

Yacoub, 27 ans, promène son sourire et son bonnet aux couleurs de la Jamaïque avec aisance, saluant de tous côtés. « C’est l’Europe qui nous a mis dans cette situation » Arrivé depuis quelques mois en France, le jeune homme a le contact facile et maîtrise l’arabe, l’anglais et le français, ce qui lui vaut le statut de passeur de messages. En Libye, il était guide touristique. Ici, il est sans papiers, un dossier parmi d’autres pour l’administration qui doit traiter sa demande d’asile. Il déroule son histoire au fil de son épopée.

Des anecdotes, il en a plein sa besace, certaines sont presque drôles, comme celle où, après avoir dérivé six jours en Méditerranée, il demande à son arrivée : « C’est l’Italie ici ? » « Non, c’est la France », s’entend-il répondre. Il ponctue cet aveu d’un éclat de rire mais redevient grave dès qu’il s’agit d’évoquer d’autres moments : « Le troisième jour en mer, on a jeté un bébé de deux semaines mort par-dessus bord, ça, ça reste là » et d’un geste il porte sa main sur son cœur.

Il décrit son pays comme un paradis perdu : « La Libye était riche, plus riche que la France. En arrivant ici, je n’ai vu que la misère. » La guerre, déclenchée en mars 2011 par Paris et Londres, est venue bouleverser sa vie. Elle a décimé sa famille : « Nous ne sommes plus que deux, ma petite sœur de neuf ans et moi. » Sa mère et son autre sœur de sept ans sont décédées par manque de soins. « Tous les docteurs sont partis, il y avait des tentes autour des hôpitaux, il n’y avait plus assez de monde pour prendre en charge les malades. »

Dans la bouche de Yacoub, les responsables de la situation sont tout désignés : « Ce que l’intervention de l’Otan a amené, ce n’est pas le chaos, ça le dépasse. » Dans le film qui passe en boucle dans sa tête, certaines images restent plus vives : « On était à Tripoli, et on a entendu des avions de l’Otan. Au bruit qu’ils faisaient, une femme s’est penchée par la fenêtre du 6e étage de l’immeuble d’à côté avec son bébé dans les bras pour voir. Les avions sont passés, les immeubles se sont effondrés. »

Il déplore les pertes civiles qu’a engendrées la guerre, et s’insurge contre les autorités occidentales qui déclaraient viser uniquement des objectifs militaires. Ce à quoi il ajoute : « Sarkozy a créé un centre de djihadistes, la Libye tout entière. Ils ont distribué des armes pour verser le sang, celui des Libyens. » Avec la guerre civile qui s’est ensuivie, la Libye est passée de pays d’accueil pour les migrants à pays de départ.

Dans le lycée désaffecté, Yacoub a croisé des Soudanais et des Érythréens, qui étaient installés en Libye et ont dû une nouvelle fois reprendre la route lorsque le conflit a éclaté : « Ils ne voulaient pas aller en Europe, ils étaient bien installés en Libye, mais depuis le déclenchement de la guerre, eux aussi partent en Europe. » La réaction que suscite l’arrivée des réfugiés lui laisse un sentiment en demi-teinte. D’un côté, il apprécie l’accueil fait par les habitants du quartier de la place des Fêtes, qui jouxte le lycée. Certains voisins sont venus spontanément apporter des produits d’hygiène et de première nécessité. De l’autre, il raconte : « Une fois, je passais à la radio, et un monsieur a appelé pour dire : les migrants, il faut les renvoyer chez eux. Mais c’est l’Europe qui nous a mis dans cette situation, nous n’avons pas le choix ! » Avant d’ajouter : « Ils sont partis gâter (détruire – NDLR) chez nous, et aujourd’hui nous n’avons aucun droit, pas même celui d’être respectés comme des humains. Ils pensent que nous sommes là pour ruiner l’économie, alors que Sarkozy a détruit la Libye, il en a fait un désert. »

Si l’Ofpra lui accorde le statut de réfugié, il veut repartir en Tunisie ou en Algérie, reprendre son travail de guide. En attendant, comme mû par un ressort, il se lève de sa chaise et part rejoindre ses camarades d’infortune.

Extrait de l’Humanité.

20:39 Écrit par PC Charleroi dans colonalisme, histoire, société | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : sarkozy, lybie, émigrés |  Facebook |

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