05/11/2015

Madeleine Riffaud résiste toujours

 

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Carine DIDIER

«Ce ne sont pas des histoires de vieilles dames. Mais celles de jeunes filles des années 40. Je n’ai été qu’un rouage parmi toutes ces femmes qui, elles sont mortes dans les camps, fusillées ou décapitées». Madeleine Riffaud fait partie de celles qui ont lutté sous l’Occupation et que les livres d’histoire ont longtemps oubliées.


Aujourd’hui âgée de 90 ans, cette dernière n’en avait que 17 ans quand «un coup de pied au cul», donné par un officier allemand, a décidé de son destin. «L’humiliation, c’est le plus terrible de tout. Je n’ai pas accepté. Je me suis dit : il y a des gens qui résistent, je vais les trouver et les suivre. J’avais ça dans les gènes», souffle cette fille d’instituteurs près d’Amiens, dont un aïeul s’était illustré notamment lors de l’insurrection de Clamecy (Nièvre) contre le coup d’Etat de Louis-Napoléon Bonaparte, en 1851.

Atteinte de tuberculose, Madeleine séjourne dans un sanatorium, foyer de la Résistance où elle rencontre le fils d’amis. «Le premier amour de ma vie et mon maître en Résistance. On est venus à Paris. Il m’a fait rencontrer ses chefs et découvrir les poèmes de Rainer Maria Rilke. Je suis entrée officiellement dans la Résistance en 1942 avec ce nom d’homme, de poète et d’Allemand !»

La jeune fille s’occupe des clandestins, du recrutement, de la contre-propagande. «Notre première arme, c’était un bâton de craie pour écrire sur les murs un «V» comme Victoire. Il fallait redonner confiance aux Français en eux-mêmes», insiste-t-elle. Au printemps 1944, quand l’ordre est donné d’intensifier la lutte armée pour préparer le soulèvement de la capitale, Madeleine n’hésite pas. «On a pris les armes de la douleur, comme l’a écrit mon ami Paul Eluard. Je n’ai eu aucun scrupule», poursuit l’ex-chef de groupe et rare femme franc-tireur. L’été 44, elle abat un officier allemand pont de Solférino. Arrêtée, elle subit des jours d’interrogatoire au siège de la Gestapo. Nez brisé, mâchoire démise, la combattante ne livre aucun des membres de son réseau, même lorsqu’un garçon est torturé devant elle. Elle n’a jamais oublié, murée dans le silence pendant 50 ans avant la publication du livre «On l’appelait Rainer» (1994). «C’était trop dur d’avoir vu ce gamin à qui ils ont cassé les quatre membres. J’étais pleine de culpabilité. Je n’ai pas fait ma résilience», affirme la dame de caractère.

Prête à être fusillée le 5 août 1944, elle échappe à l’exécution in-extrémis, est condamnée à la déportation, puis sauvée par une femme qui la jette du train. Arrêtée encore, elle est libérée suite à un échange de prisonniers. Madeleine-Rainer reprend le combat auprès de la Compagnie Saint-Just. Avec trois de ses hommes, elle commande l’attaque d’un train aux Buttes-Chaumont où 80 soldats allemands sont capturés. «Le soir, on a bien bouffé : des saucisses, du foie gras qu’ils transportaient, se souvient la lieutenant. C’était le 23 août 44, le jour de mes vingt ans».

Après la Libération et une déprime- «car on n’a pas voulu de moi dans l’armée régulière : j’étais une femme et mineure»-, elle devient grand reporter, couvre la guerre d’Algérie où elle est victime d’un attentat de l’OAS dont elle porte les séquelles, puis rejoint les maquis Vietcongs sous les bombardements américains. J’ai été là où il y avait des gens malheureux que personne n’écoutait», assume l’écrivaine et poète.

«Aujourd’hui, des signes montrent que les temps noirs peuvent revenir : le racisme, la haine, le terrorisme, s’inquiète-t-elle. On ne peut s’en sortir qu’en se rencontrant, en inventant un chemin. Comme disait Eluard : on n’a pas le droit de désespérer les gens. Il faut rester dévouer à la vie. C’est ça, l’esprit de la Résistance».

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