06/01/2016

Intérim à ArcelorMittal, le salaire de la peur

peur.jpg

Depuis un an, quatre personnes sont mortes sur les sites français de l’aciériste. Trois d’entre eux étaient intérimaires. Des travailleurs ultra-précaires de plus en

Son poste de chef de manœuvre était «une fierté» pour Daniel Ryckebusch, racontent ses parents dans leur maison de Loon-Plage, à quelques kilomètres de l’aciérie ArcelorMittal de Grande-Synthe, près de Dunkerque.


Ce dimanche 12 avril, «loué» par la société Temis au sous-traitant Lamblin, ce «gamin sérieux, pas bête et courageux» de 21 ans charge et décharge depuis 13 heures des wagons de castine, une pierre calcaire utilisée comme fondant et épurateur pour le minerai de fer. Vers 18 h 20, écrasé entre deux wagons, Daniel est tué sur le coup.

Trois mois plus tard, le 13 juillet, une déflagration a lieu dans un haut fourneau. Jérôme Domaërel, fondeur intérimaire de 41 ans, tombe dans une rigole d’acier en fusion. Ancien électricien embauché par la société Interconseil, il travaillait là depuis février. 

«Cette hécatombe révèle les effets de la réduction de la masse salariale au profit de contrats intérimaires», estime aujourd’hui Bernard Colin, délégué CGT au comité d’hygiène, de sécurité et de conditions de travail (CHSCT). «Des tragédies qui auraient pu être évitées», se borne à dire la communication d’ArcelorMittal (1). L’aciériste a beau multiplier les journées d’étude sur la sécurité au travail, quatre accidents mortels ont eu lieu en un an sur ses sites français : le 26 décembre 2014, à Grande-Synthe, une chargeuse a percuté Patrice Maiguy, un agent d’exploitation de 36 ans, et le 10 septembre, un géomètre intérimaire est, lui aussi, tombé dans de l’acier liquide, sur le site de Fos-sur-Mer (Bouches-du-Rhône). Ce jeudi, le tribunal administratif de Dunkerque dira si l’expertise demandée par le CHSCT et refusée par la direction doit avoir lieu sur ce site Seveso classé «seuil haut», où travaillent 6 000 personnes dont 3 000 intérimaires en moyenne.

«À sa place»

C’était le huitième jour de Daniel Ryckebusch chez le plus gros employeur d’une région où le chômage avoisine les 20 %. Le garçon n’avait jamais trouvé de poste correspondant à sa formation de chauffagiste : pas assez d’expérience, répondaient les boîtes d’intérim l’une après l’autre. Le bac pro obtenu avec mention, il travaille dans un champ de lin malgré ses allergies, enchaîne les missions de meuleur chez Ascométal puis Sollac, filiale d’ArcelorMittal. Lors de l’entretien chez le sous-traitant Lamblin, on lui demande s’il aime sortir. Oui, comme tout le monde… «Il voulait être indépendant» raconte sa mère, animatrice, qui ne connaît pas «le monde de l’usine» et l’aurait «bien vu instituteur, il avait les capacités pour».

Le fils fera les nuits et les week-ends, selon un planning donné la veille pour le lendemain, pour un Smic horaire et sans congés payés. En attendant qu’on l’appelle, il reprend chez Ascométal et, enfin, commence chez ArcelorMittal. Ce dimanche-là, Daniel Ryckebusch travaille avec deux autres intérimaires et un employé de la maison. «S’il y avait eu un autre salarié fixe, il aurait été à sa place», veut croire son père, chauffeur routier depuis vingt-cinq ans. D’ordinaire, le garçon est accompagné de son oncle, intérimaire, qui ne travaille pas ce jour-là.

«Sale et dangereux»

Les résultats de l’enquête de police et de l’inspection du travail seront rendus début 2016. «Ces lieux de travail nécessitent une formation extrême, explique le procureur de Dunkerque, Eric Fouard. Les deux cas posent la question du déplacement du salarié à un endroit où il ne devait pas être. L’un des axes principaux de l’enquête est de savoir s’il y a un lien entre le statut d’intérimaire et l’accident, c’est-à-dire si une violation du droit du travail est à l’origine du décès.» Pourquoi Daniel Ryckebusch se trouvait-il entre les wagons ? Pourquoi Jérôme Domaërel a-t-il quitté son poste à l’abri pour nettoyer le fourneau, bloqué entre celui-ci et la rigole de fonte ? «Une telle usine est dangereuse par définition. Mais de plus en plus d’intérimaires sont formés en dehors du lieu de travail et se mettent à couler de l’acier avec quelques semaines, voire quelques jours d’expérience», répond William Lamirand, fondeur entré en 1998.

Le CHSCT avait alerté la direction à propos du poste de Jérôme Domaërel : quelques jours avant l’accident, un autre intérimaire était tombé à côté de la rigole de fonte après un malaise sans doute lié à la chaleur dégagée par le métal en fusion (1 200 degrés). Il a démissionné depuis, comme plusieurs autres. Le 29 octobre, Randstad, le numéro 2 mondial de l’intérim, a retiré du site 28 personnes de postes «à risques».Cela n’a pas empêché neuf d’entre eux de pointer dans les agences concurrentes pour reprendre le travail chez ArcelorMittal. «Ici il n’y a que les usines. Le jour où il n’y a plus Arcelor, il n’y a plus rien»,acquiesce la mère de Daniel Ryckebusch.

Chez Ascométal, le jeune intérimaire avait le vertige : son supérieur lui avait conseillé de ne pas regarder en bas. «On lui avait dit d’arrêter si c’était trop dangereux. Il avait répondu : "Si je m’arrête, ils ne me rappelleront plus jamais."» Il ne leur avait pas montré, comme à un copain d’enfance qui le dira plus tard, la blessure qu’il cachait sous son pull depuis une chute lors de ses premiers jours chez ArcelorMittal. Et si, comme le salarié mort en décembre, Daniel Ryckebusch téléphonait au moment de l’accident ? La rumeur a circulé avant que le portable du jeune homme soit retrouvé dans sa BMW garée devant l’usine. «La seule chose à lui reprocher : être allé travailler ce jour-là, poursuit son père. Nous voulons simplement dire que Daniel n’est pas coupable. La formation, c’est ça le problème. Comment savoir combien de temps il faut pour arrêter un train, si on ne te l’a pas montré avant ?» Le jeune homme avait suivi un «stage» dans les bureaux d’ArcelorMittal et de Lamblin : trente-cinq heures en tout - le même poste nécessitant plus de quatre cents heures pour un employé.

«En intérim, on a du travail mais on a peur, explique Samy (2), pontier de 27 ans. On essaie de correspondre à l’offre et à la demande. On sait que le travail est sale et dangereux, mais on ne peut pas parler, parce qu’on n’a que ça. Ici, c’est comme ça : l’intérim, tu es viré, tu es au chômage, puis l’intérim, tu es viré, etc. Et si on t’appelle pour une mission, tu es obligé de venir.» Né en Algérie, le père de Samy a été fondeur à Usinor, l’ancêtre d’Arcelor, durant vingt ans. «Nos pères non plus ne parlaient pas de ce qu’ils subissaient au quotidien.» Lui a passé quatre entretiens en deux mois pour de l’intérim chez ArcelorMittal, en vain. Il vient de finir sa mission de dix-huit mois, faite de contrats de deux ou trois jours.

«Cacher les accidents»

Azdine, lui, a enchaîné les missions chez ArcelorMittal pour la société américaine Manpower, le numéro 3 mondial. Lui-même formé en huit jours par un employé, le jeune homme a formé d’autres intérimaires au bout de six mois. Un, puis deux. «Je faisais deux jobs en un, raconte-t-il.On m’a dit que je n’avais pas le choix.» En plus des plannings aléatoires, il faut s’adapter à des machines qui coupent, brûlent et vont vite. Un jour d’avril 2013, son dos se bloque alors qu’il nettoie des bandes à la pelle. La direction rechigne à reconnaître l’accident, lui propose un poste aménagé, c’est-à-dire assis dans une salle de contrôle, ce que refuse le médecin de l’usine. «C’était juste une question financière : ils ne voulaient pas payer quelqu’un d’absent.» Un intérimaire remplace Azdine à la fin de sa mission. Lui sera en procès contre Manpower, le 18 novembre, pour faire reconnaître son accident de travail. Depuis, il a bossé sur un chantier en plein ramadan, un mois comme saisonnier, postulant en vain dans les agences d’intérim du coin. «Un gars comme lui est grillé : impossible de retrouver du boulot si on veut faire reconnaître un accident de travail en intérim», reconnaît un syndicaliste.

A Grande-Synthe, les accidents de Daniel Ryckebusch et de Jérôme Domaërel ont rappelé qu’un mort au travail sur huit concernait un intérimaire en France. En 2013, l’assurance maladie a compté dans le secteur 35 000 accidents et 35 décès (67 avec les accidents de trajet).«La sécurité est pour ArcelorMittal un critère aussi important que la productivité pour son image, donc le groupe externalise les risques vers les sous-traitants, explique le sociologue Cédric Lomba. La mise en concurrence des usines, la pression sur les sous-traitants, la multiplication des "primes sécurité" poussent à cacher les accidents, même les plus minimes. Les intérimaires connaissent moins bien les installations et l’organisation du travail, alors que ces compétences s’acquièrent avec le temps.»

Après la mort de Daniel Ryckebusch, ses collègues et sa famille ont déposé chacun une fleur à l’usine. «Après, on n’a plus eu de nouvelles de personne.» Son oncle n’a pas renouvelé sa mission. Son père a dit à son deuxième fils de ne pas devenir chauffagiste ni intérimaire. Le 21 avril, Daniel Ryckebusch a été enterré dans le cimetière de Loon-Plage. Ses parents ont demandé à ce qu’on l’habille avec les vêtements qu’il portait quand il sortait avec ses copains : «On n’allait pas le laisser dans son bleu de travail.»

(1) Contactée, la direction du site n’a pas souhaité répondre à nos questions. (2) Le prénom a été modifié.

Par Pierre Benetti, Envoyé spécial à Grande-Synthe (Nord) 

Extrait de Libération

 

23:26 Écrit par PC Charleroi | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

Les commentaires sont fermés.