07/08/2016

Le procès du Bois du Cazier

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Le bilan du drame, dans toute sa sécheresse, est désormais défini: treize rescapés, 262 tués, dont 95 Belges, 136 Italiens, cinq Français, cinq Allemands, huit Polonais, un Ukrainien, un Russe, six Grecs, trois Hongrois, un Hollandais, un Anglais.


Cela faisait 183 veuves et 388 orphelins.

 

Dès le début, la direction de la société d'Amercoeur a prétendu que tout n’était que "tragique fatalité". Pour certains, en effet, la réponse est toute prête. C’est celle qu’on brandit toujours en pareil cas: "il n'y a pas de responsable.  C’est la fatalité".

 

La fatalité n’y est pour rien

 

Dès les premiers jours du drame, 'le Drapeau Rouge" et le Parti communiste ont indiqué clairement où il fallait chercher la vérité : la soif de bénéfices du patronat charbonnier, la volonté effrénée de produire davantage à n'importe quel prix, l’habitude de faire passer la sécurité des travailleurs après les impératifs du coffre-fort.

 

En effet, et surtout depuis 1944, les mesures de sécurité sont fréquemment négligées au profit de la production intensive. Cette constatation n’est d'ailleurs pas une simple vue de l’esprit, encore moins un slogan des communistes.

 

Un mois avant la catastrophe de Marcinelle, la Cour d’appel de Liège a rendu son jugement dans l’affaire du puits du Many, des charbonnages d’Ougrée-Marihaye à Seraing, où 26 mineurs ont perdu la vie le 24 octobre 1953. Un jugement qui démontre que les mesures de sécurité n’ont pas été appliquées. Et la situation au Many n’est pas différente de celle des autres puits.

 

En fait, ainsi que le revendiquent les mineurs et leurs organisations syndicales soutenues par le parti communiste, c’est toute la législation en vigueur qui doit être repensée, tous les règlements miniers qui doivent être revus et complétés. Les 262 victimes de la plus grande catastrophe minière qui ait jamais frappé la Belgique l exigent. D'ailleurs au moment de la catastrophe, le ministre des Affaires économiques de l’époque, le libéral M. Jean Rey, n’a-t-il pas déclaré que "Rien ni personne ne sera épargné"?

 

Deux enquêtes

 

Dès le début de la catastrophe de Marcinelle, deux enquêtes parallèles ont commencé. Une judiciaire. Une administrative.

 

Elles trouvent leur aboutissement le 6 mai 1959 dans un auditoire de l’Université du Travail de Charleroi où siège la septième chambre du tribunal correctionnel du Pays noir. Cinq prévenus sont assis au banc des accusés. Dans la salle, 22 femmes vêtues de noir et qui se ressemblent comme des sœurs. Elles sont venues de Manopello pour suivre le procès.

 

Dès le début, un élément émerge. En janvier de la même année, huit mois avant la catastrophe, un cassage de fosse a eu lieu au même endroit pour un motif semblable. Un encagement défectueux de berline a descellé la poutre, celle-là même qui, en cédant le 8 août, allait sectionner un câble et provoquer l’incendie. A cela s’ajoute une foule d’infractions à la sécurité des travailleurs.

 

Et pourtant. Le 1er octobre 1959, le tribunal acquitte purement et simplement les prévenus. C’est tout juste s’il ne les couvre pas d’honneur.

 

Dans le monde du travail, la réaction est vive. Les protestations se multiplient en Belgique ainsi qu’en Italie.

 

Est-il normal que de 1850 à 1950, en un siècle, vingt mille mineurs ont perdu la vie en exerçant leur métier dans les charbonnages belges? Est-il normal que de 1951 à 1955, le martyrologue se soit encore allongé de 754 noms, soit une moyenne de 150 par an? Dans ce tragique bilan, le Bois-du-Cazier apparaît trois fois. Le 7 août1906, juste 50 ans à une nuit près avant la catastrophe de Marcinelle, un éboulement cause la mort de neuf mineurs. En 1930, un coup de grisou en fait 40. Est-il normal que dans ce puits, les six premiers mois de 1956 aient été marqués par 159 accidents, dont un mortel?

 

Interpellation communiste

 

Le mercredi 2 décembre 1959, au Sénat, le porte-parole du Parti communiste, René Noël, interpelle le gouvernement. Par sa voix, ce sont les 262 victimes, les centaines de veuves, d’orphelins, qui réclament justice. Fait très rare, la Haute Assemblée décide de ne pas clore le débat: elle décide de faire ouvrir une enquête sur le rôle de l’Administration des mines dans le procès de Marcinelle.

 

Entre-temps, les familles des disparus se sont pourvues en appel. Et, c’est le 22 février 1960 que la Cour d’appel de Bruxelles ouvre les débats.

 

Pendant ce temps, Marcinelle inaugure le dimanche 20 mars 1960, un mémorial dédié à la mémoire des 262 tués du Cazier. Mais aussi de tous les mineurs qui ont succombé dans l’accomplissement de leur lourde tâche.

 

Une peine dérisoire

 

Au procès, le dossier permet de constater cinquante-quatre infractions aux lois et règlements sur la sécurité, dont trente-huit relatives aux installations électriques à charge des prévenus. De même, l’avocat de la partie civile montre lumineusement que le seul arrosage du puits -s'il avait été entrepris à 9 h 10, au lieu de 11 h 10, même avec les moyens du bord- aurait pu venir à bout de l’incendie en dix minutes.

 

Le procès se traîne en longueur de mois en mois. Pour finalement se clôturer par une peine dérisoire avec sursis, pour l’un des accusés. Un seul ... Et cela, malgré les preuves concrètes de la responsabilité patronale.

 

Les poings se serrent

 

A ce moment, pour les gueules noires, le déni de justice est une pièce supplémentaire à ajouter aux volumineux dossiers des charbonnages.

 

Depuis 1957 en effet, grèves et manifestations se succèdent dans le pays wallon pour protester contre la liquidation des fosses décrétée par la Communauté européennne du charbon et de l’acier. Dans le Borinage, le Centre, le Pays noir, le bassin liégeois, 36 sièges de charbonnages ont été fermés, jetant sur le pavé 35.000 ouvriers mineurs. Et ce n’est pas fini. Dans les années soixante, la CECA veut encore supprimer des dizaines de fosses.

 

Le 21 octobre 1960, les rescapés de la tragédie descendent dans la rue. Ceux-là mêmes, à qui le patronat n’hésita pas à imposer le travail dans des conditions qui aboutirent à la catastrophe, on veut leur interdire le travail, alors que les installations du puits ont été modernisées à coup d’innombrables millions payés par la collectivité.

 

Malgré toutes les protestations, le Bois-du-Cazier sera fermé le 15 janvier 1961. En fait, c’est toute la classe ouvrière, qui, petit à petit, serre les poings. Dans leurs bureaux feutrés, les ministres du gouvernement social-chrétien - libéral de M. Gaston Eyskens (le père de l’actuel Premier ministre), mettent au point une nouvelle loi. On l’appellera la "Loi unique". La Grande grève n’est plus très loin...

 

Michel DERMINE, journaliste

Le Drapeau Rouge du samedi 08 août 1981

 

Nous reviendrons prochainement sur ce procès où la voix des familles fut portée par un collectif d’avocats communistes comme Jacques MOINS et Jean EVALDRE de Roux.

 

Nous publierons également les extraits d’un document rédigé à l’époque par le député communiste Georges GLINEUR, document qui met en évidence les graves failles de la gestion patronale en matière de sécurité.

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