01/11/2016

Le chômeur suspect, histoire d’une stigmatisation.

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Le Centre de recherche et d'information socio-politiques (Crisp) vient de publier sous la plume de Florence Loriaux historienne du Centre d'Animation et de Recherche en Histoire Ouvrière et Populaire (CARHOP) un ouvrage intéressant à plus d'un titre: "Le chômeur suspect. Histoire d’une stigmatisation"


Dans une société qui conçoit le travail comme un devoir moral engageant la responsabilité individuelle de chacun, l’absence ou le manque de travail rend suspect. Souvent associé à l’oisiveté, "mère de tous les vices", le chômage est à la fois un risque social, contre lequel ont été mises en place des protections collectives, et une réalité vécue de manière personnelle. Parfois vu comme une victime, le chômeur est aussi souvent soupçonné d’être responsable de sa situation – on parle d'ailleurs de chômeurs involontaires, sous -entendu qu'il existe des chômeurs volontaires -  par manque de formation, par absence de motivation, voire par goût de la paresse. En période de plein-emploi, les sans-emploi sont accusés de vouloir vivre au crochet de la société. En temps de crise, les chômeurs sont perçus comme une menace pour l’ordre social et la démocratie, ainsi que pour les finances publiques et les dispositifs de protection sociale.

Hubert Dewez a été l’un des fondateurs du CARHOP et du Crisp. Syndicaliste et grand historien du mouvement ouvrier belge, il a publié de nombreux et importants ouvrages sous le pseudonyme Jean Neuville. Le second volume de son histoire de la condition ouvrière au 19e siècle est intitulé "L’ouvrier suspect". Près de quarante ans après cet ouvrage majeur, "Le chômeur suspect" se veut à la fois un hommage à J. Neuville et un complément à son œuvre.

En examinant les discours, les représentations, les préjugés et les stéréotypes développés à l’encontre des chômeurs, particulièrement depuis le 19e siècle, ce livre met en avant les différents types de stigmatisation dont les chômeurs sont l’objet depuis plus de deux siècles. Il souligne aussi que cette focalisation sur des boucs émissaires dissimule des enjeux politiques, économiques et sociaux de première importance.

Le chômage est inhérent au capitalisme  qui a réussi à ériger le travail en vertu alors que ce mot fut longtemps associé au châtiment, la torture, la souffrance. D’ailleurs la noblesse en était dispensée... Or, dès la naissance du capitalisme le travail apparaît comme un dogme. Le chômeur est mal perçu et le travailleur catégorisé parmi les classes dangereuses.

Au début du 20e siècle, les communes se substituent aux oeuvres caritatives et fondent des caisses d'assurance chômage mais...  destinées aux  chômeurs involontaires. Les patrons qui, à ce jour, n'ont pas versé un centime aux caisses d'assurance chômage y  vont régulièrement de leur commentaires comme par exemple dans les années 20 où ils préconisent tout simplement d'attribuer un montant de chômage minimum afin de ne pas démotiver le chômeur à chercher un emploi...

Au cours des deux siècles, les femmes aussi feront les frais d'une politique de chasse aux chômeurs. Ainsi, en 1934, le gouvernement de  Broqueville (catholique-libéral) interdit d'embaucher des femmes dans la  fonction publique et toute une série de mesures contraignantes et humiliantes qui annoncent une offensive générale contre le travail  féminin. Suit une campagne d'information sur l'absurdité du travail des femmes. En effet, l'industrie licencie des travailleurs à tour de bras tout en gardant les ouvrières moins coûteuses. Pour le Mouvement Ouvrier Chrétien, toute restriction du travail féminin va dans la bonne direction.

De là a porter atteinte à sa liberté de travailler ou non, le pas est franchi avec le dépôt en 1934 par le père Rutten, alors sénateur, d'une proposition de loi visant à l'interdiction du travail salarié des femmes mariées. Cette initiative rencontre la totale adhésion de la CSC et l'ensemble du  Mouvement Ouvrier Chrétien : "Nous sommes convaincus que ce sera un bienfait pour la classe ouvrière, l'industrie, la Nation et l'Église".  Le 8 décembre 1934 paraît au Moniteur belge, un arrêté de loi autorisant le Ministre du travail et de la Prévoyance sociale à contingenter dans chaque branche de l'industrie le pourcentage d’étrangers et de femmes mariées ou non en vue du remplacement des éventuels excédents par des chômeurs involontaires. La loi est donc passée malgré les actions de dissuasion de la FGTB et la protestation des associations féminines...

C'est donc un ouvrage indispensable pour comprendre l'évolution de la valeur travail et son corollaire le chômage, un pan méconnu de notre histoire sociale.  A lire sans  retenue...

Freddy Guidé

Le chômeur suspect. Histoire d’une stigmatisation.

Publication du Crisp – 24,80 €

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