08/03/2018

Clara Zetkin "Et la plume émancipa la femme"

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Plus connue pour son rôle politique, la féministe, qui appela à la création de la journée internationale des droits de la femme, a également usé de la presse afin de diffuser ses idées et narrer le quotidien des ouvrières à l’entrée du XXe siècle.


À l’orée du XXe siècle, deux mouvements s’entrechoquent. L’un illustré par ce mot de Guillaume II : « La mission principale des femmes n’est pas de participer à des réunions, ni de conquérir des droits lui permettant d’être l’égale de l’homme, mais de remplir silencieusement sa tâche dans son foyer et sa famille. » Le second, loin du silence voulu par l’empereur, résonne dans la lutte de ces 40 000 couturières de grandes fabriques nord-américaines en grève pour faire du syndicalisme un droit, la hausse substantielle des salaires, la réduction de la journée de travail et l’abolition du travail des enfants. Et, dans ce paysage, Clara Zetkin, sa voix (qui attirait « des milliers et des dizaines de milliers de ces ouvrières qui accouraient partout où elle parlait pour puiser des forces dans ses paroles », selon Karl Radek qui dirigeait le parti communiste allemand naissant) et sa plume qui, trempée dans le combat, entraînait des centaines de milliers d’abonnés derrière elle.

Clara Zetkin, née en 1857 à Wiederau, un petit village de la Saxe allemande, est séduite dès ses années au sein du collège d’enseignement pour jeunes filles par les idées féministes d’Auguste Schmidt. Institutrice, elle rompt avec sa famille et prend contact avec un Parti social-démocrate balbutiant avant de s’y encarter en 1881. Jusqu’à l’expulsion de son compagnon, Ossip Zetkin, d’Allemagne en 1882 pour des activités militantes encore marquées du sceau de l’illégalité. Durant son exil parisien, elle s’initie au marxisme. Elle garde alors chevillée au corps cette formule d’Engels : « Dans la famille, l’homme est le bourgeois ; la femme joue le rôle du prolétariat. » Comme un guide pour l’action.

De là naissent également ses premières expériences journalistiques. Elle apprend le métier la nuit. « Je suis couturière, cuisinière, blanchisseuse, etc., bref bonne à tout faire. En plus, il y a les deux petits voyous qui ne me laissent pas une minute de répit. À peine avais-je tenté de me plonger dans l’étude du caractère de Louise Michel qu’il m’a fallu moucher le numéro un et à peine m’étais-je assise pour écrire qu’il a fallu donner la becquée au numéro deux. À quoi s’ajoute la misère d’une vie de bohème », écrit-elle à Karl Kautsky qui la charge de rédiger un portrait de la communarde pour la revue Die Neue Zeit. La nuit donc, lorsque les enfants dorment et que les réunions militantes s’achèvent, Clara Zetkin laisse aller sa plume. Et devient correspondante pour plusieurs journaux allemands et autrichiens.

En 1890, à la suite de grèves générales qui forcent le pouvoir à abolir les lois contre les socialistes, Clara Zetkin retourne en Allemagne ; deux ans plus tard, paraît le premier numéro du bimensuel Die Gleichheit (l’Égalité) dont elle restera la rédactrice en chef jusqu’en 1917. Un organe influent qu’elle utilise pour la diffusion de ses idées. Le nombre de femmes affiliées au SPD triple en deux ans sous son influence. De poignants articles loin de toute abstraction théorique décrivent également les étameuses de miroirs empoisonnées au mercure qui accouchent d’enfants mort-nés ou les employées d’une filature de jute dont le maigre salaire ne permettait qu’un repas chaud par semaine. « Ce n’est pas de la toile que vous débitez, c’est de la vie humaine toute chaude », écrit Clara Zetkin à l’endroit des patrons. Ainsi, éloigne-t-elle toute alliance avec les associations de femmes bourgeoises. « En raison de leurs différences de classe les femmes qui militent pour l’émancipation des travailleuses n’ont guère de terrains de luttes communs avec les féministes bourgeoises. »

Lors de son lancement, Die Gleichheit combine une série d’articles longs mais Clara parvient vite à imposer son style et les brèves font leur entrée. En 1908, le journal passe de huit à seize pages et s’élargit aux problèmes de société ou à l’éducation des enfants. Du tirage confidentiel, le journal prend de l’ampleur pour atteindre 125 000 exemplaires à la veille de l’entrée en guerre. Grâce à son poste de secrétaire internationale des femmes socialistes, le nombre d’articles rédigés par des progressistes de tous les pays s’enrichit. Parallèlement, le 8 mars 1910, lors de la 2e conférence internationale des femmes socialistes, à Copenhague, Clara Zetkin propose la création de la journée internationale des droits de la femme. Il suffira d’un an pour qu’un million de femmes défilent en Autriche-Hongrie ou au Danemark. En novembre 1912, au congrès socialiste international de Bâle, elle lance un appel contre la guerre impérialiste aux femmes du monde entier.

Lorsque les sociaux-démocrates votent les crédits de guerre, Clara Zetkin critique la mutation de son parti en formation « réformiste » et « nationaliste ». Au nez de la censure, et par-delà les embûches posées par son parti qui ne tolère aucune remise en cause de l’union sacrée, Die Gleichheit poursuit sa parution. Le 29 juillet 1915, elle est arrêtée puis incarcérée pour tentative de haute trahison et est relâchée le 12 octobre pour des raisons de santé. Elle adhère alors au parti social-démocrate indépendant (USPD) ; une aubaine pour le SPD qui la licencie sans préavis de son poste de rédactrice en chef. Une éviction qui sonne la mort lente du journal.

Au lendemain de la guerre, en novembre 1918, Rosa Luxemburg lui demande d’écrire dans le journal spartakiste, Die Rote Fahne (le Drapeau rouge) qui deviendra l’organe central du KPD, le Parti communiste allemand. Clara Zetkin sera également chargée d’un supplément féminin hebdomadaire. En 1919, alors que la révolte spartakiste bat son plein en Allemagne, elle prend la tête de la Communiste, un journal destiné aux femmes que Clara Zetkin estime trop en marge de la révolution. Aux législatives de la même année, elle est élue au Reichstag où elle siégera jusqu’à l’accession d’Hitler à la chancellerie. À soixante-quinze ans, diminuée par une cataracte, une gangrène et une tuberculose ancienne, elle livre une analyse sans faille du fascisme et de son pouvoir sur les masses. L’interdiction du Parti communiste l’oblige à une dernière fuite. Épuisée, elle parvient à Moscou où elle rend son dernier souffle. À sa mort, dans un autre journal, l’Humanité, Paul Vaillant-Couturier la salue « du seul adieu que pouvait souhaiter cette combattante, du salut qui porte en lui la certitude de la grande revanche prolétarienne : Rot Front ! ».

LINA SANKARI Extrait de l’Humanité.

 

 

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