17/03/2018

Maisons du peuple, clubs ouvriers, « isbas de lecture »…

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Dans la mosaïque de peuples qu’était l’ex-Empire russe, certains presque analphabètes, on mit en place des systèmes d’écriture pour une quarantaine de langues et dialectes. À la différence de la russification imposée par les tsars, qui sera reprise plus tard par Joseph Staline, les bolcheviks n’imposèrent pas le cyrillique, vecteur de domination grand-russe. 


Soucieux de rejeter toute forme de chauvinisme, ils encouragèrent un étonnant mouvement de romanisation qui connut un énorme succès chez les peuples du Grand Nord, les minorités du Caucase, les populations chinoise et coréenne d’Extrême-Orient, ou encore tous les turcophones, pour qui cela recouvrait la lutte des exploités contre les féodaux, la bourgeoisie naissante ou les castes religieuses défendant l’alphabet arabe ou gardant pour eux le mystère de l’écriture. Cela signifiait l’ouverture sur le monde occidental, une tentative de rapprocher les populations de Russie de la classe ouvrière des pays les plus avancés. En URSS, où l’on dénombrait 122 langues et dialectes, l’alphabet latin nota jusqu’en 1929 des dizaines de langues parlées (5).

 

Entre le désir du peuple de s’instruire, la conviction bolchevique que les masses devaient et pouvaient acquérir les moyens culturels de gérer elles-mêmes leur État (jusqu’à la simple ménagère, disait Lénine) et les conditions matérielles imposées par les circonstances, les obstacles étaient immenses. Le roman Le Premier Maître, de Tchinghiz Aïtmatov (6), décrit un soldat de l’Armée rouge fort peu lettré, n’ayant ni manuel ni pédagogie, juste des rudiments appris à l’armée, venu construire une école dans un village kirghize en 1924. Rétifs, les villageois rechignent d’abord à participer à l’ouvrage. Des dizaines de milliers de maisons du peuple, de clubs ouvriers, d’« isbas de lecture » et de bibliothèques (indispensables vu la pénurie de papier pour l’édition) apparurent. Visant à la fois à instruire et convaincre — surtout dans les campagnes, jugées plus hostiles au pouvoir soviétique après la mise en place des réquisitions forcées au printemps 1918 —, ces institutions se heurtaient souvent à une certaine résistance. En dépit des difficultés, 200 000 formateurs avaient alphabétisé 5 millions de personnes en 1921 ; 7 millions fin 1922. Au sortir de la guerre civile en 1921, le nombre de jeunes scolarisés était passé de 3,5 à 5 millions. En 1929, il atteignait 13 millions, avec 139 000 écoles.

 

La massification de l’enseignement se poursuivit sous Staline, d’autant qu’elle était indispensable à la politique d’industrialisation à marche forcée qu’il lança sur fond de collectivisation agricole. Se turent cependant les débats pédagogiques qui agitaient les premières années. Tout en fournissant ses bataillons d’ingénieurs et de spécialistes, le système bureaucratique purgea les ouvriers et enfants des classes populaires promus à des postes de responsabilité durant la première décennie soviétique. Il eut raison de ce qui, dans l’esprit de Lénine et des bolcheviks, aurait a contrario permis aux masses ouvrières, grâce notamment à l’instruction, de contrecarrer la montée de la bureaucratie, qui finit pas leur confisquer le pouvoir, en apprenant à gérer elles-mêmes « leur » État. Ainsi fut enterré le projet émancipateur que les bolcheviks associaient à l’éducation.

 

Nicolas Fornet

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