05/04/2018

Les camps palestiniens au Liban sans l'aide de L'Unwr

 

 

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 Nabira Soudah fait les cent pas dans les couloirs de la clinique de l’Unrwa. Retraitée de l’agence onusienne d’aide aux réfugiés palestiniens, elle ne mâche pas ses mots. « Déjà, nous avons les pires conditions de vie du Liban, personne ne nous regarde… Si les budgets sont encore réduits, qu’est-ce qu’on va faire ? Comment va-t-on se soigner, aller à l’école ? », dit-elle à vive voix.


La clinique, qui prodigue des soins médicaux aux 28.000 Palestiniens du camp, ne paie déjà pas de mine. Un bâtiment partagé avec l’Unicef, pas d’ascenseurs, des salles d’examen improvisées dans des cuisines… Les médecins, qui reçoivent en moyenne 80 patients par jour, sont surmenés. Le dentiste avoue qu’à part les caries et les extractions, il n’a pas les moyens de faire beaucoup plus. Le directeur de la clinique, le Dr. Abd el Kadr Abbas, ne sait pas quoi faire. « Ça va aller de mal en pis, peut-être que les médicaments ne pourront même plus être gratuits », dit-il, désemparé.

 

Une crise financière sans précédent

 

Fondée en 1949, l’Unrwa est l’organisme de l’ONU en charge de l’aide humanitaire pour les réfugiés palestiniens au Liban, en Syrie, en Jordanie, en Cisjordanie et dans la bande de Gaza. L’éducation et la santé sont de ses principales prérogatives. Ces dernières années, l’agence a dû faire face à des coupes budgétaires inédites, mais le mois dernier, juste après avoir reconnu Jérusalem comme capitale d’Israël, le président américain Donald Trump a publié un tweet fatal : « On paie les Palestiniens DES CENTAINES DE MILLIONS DE DOLLARS chaque année et en échange on n’a ni appréciation ni respect. Ils ne veulent même pas négocier de traité de paix avec Israël (…) Pourquoi devrions-nous continuer à leur payer ces sommes massives ? ».

 

Résultat, les États-Unis – qui sont de loin les premiers bailleurs de fonds de l’Unrwa – ont immédiatement divisé par deux leur première tranche de contribution annuelle à l’agence, passant de 125 millions à 60 millions de dollars. Washington a aussi spécifié que cette année, ses fonds ne devaient être utilisés ni en Syrie ni au Liban.

 

« C’est un crime du point de vue humanitaire, estime Nicolas Dot-Pouillard, chercheur associé à l’Institut français du Proche-Orient (IFPO), spécialiste des questions palestiniennes. C’est la première fois qu’il y a une attaque politique contre cet organisme et c’est un précédent extrêmement grave pour l’avenir », ajoute le chercheur qui craint une radicalisation de la jeunesse palestinienne.

 

Recherche de dons : la Belgique répond présente

 

Prise de court, l’Unrwa a répondu par une campagne globale d’appel aux dons. Sous le hashtag #Dignityispriceless (« la dignité n’a pas de prix »), l’organisme cherche à lever 500 millions de dollars. Pour la première fois, l’agence onusienne qui dépend traditionnellement de financements étatiques en appelle même aux donations privées. « Nous avons dû avoir recours à cette mesure exceptionnelle car malheureusement, la situation est ce qu’elle est », explique Claudio Cordone, directeur de l’Unrwa au Liban.

 

Une douzaine de pays ont répondu à l’appel, dont la Belgique, qui s’est engagée à verser 19 millions d’euros sur trois ans dont 6,3 millions sans délais. « J’ai beaucoup de respect pour le travail de l’Unrwa (…) Pour de nombreux réfugiés palestiniens, cette agence est l’ultime recours », a déclaré le vice-Premier ministre et ministre de la coopération Alexander de Croo. « Nous sommes très reconnaissants à ces pays qui nous donnent de l’argent en avance, car c’est ce qui nous permet de combler les besoins immédiats », ajoute comme en écho Claudio Cordone.

 

Malgré tout, l’agence va devoir réduire ses activités. Baisse de l’aide directe aux réfugiés les plus vulnérables, arrêt des formations, licenciements : voilà ce que promet l’année 2018.

 

Pour les autorités libanaises, la nouvelle est difficile à avaler. « Cette crise affecte directement les besoins fondamentaux des réfugiés palestiniens au Liban », a regretté le Premier ministre Saad Hariri.

 

Si le Premier ministre s’inquiète, c’est qu’au Liban les réfugiés palestiniens ont un statut à part qui les rend particulièrement dépendants de l’Unrwa. Deux, voire trois générations après l’arrivée de leurs parents fuyant Israël, les Palestiniens n’ont toujours pas les mêmes droits que les Libanais. Ils n’ont pas accès à la propriété, ni aux services sociaux et à de nombreux métiers comme médecin ou ingénieur, qui leur sont interdits.

 

Sentiment d’abandon

 

À Burj el-Barajné, difficile d’imaginer comment la situation pourrait encore empirer. L’endroit manque déjà de tout – l’électricité est coupée plus de 8 heures par jour, l’eau courante est salée et la moitié des habitants vit sous le seuil de pauvreté.

 

« Il n’y a pas d’avenir pour moi ici, je veux émigrer – n’importe où, ça sera mieux qu’ici », explique Ghassan, un jeune de 23 ans qui après des études à l’université, travaille dans un kiosque de jus de fruits.

 

« Nous étions un peuple pauvre mais cultivé. Aujourd’hui, j’ai peur que le niveau d’éducation baisse. Je crains aussi l’émigration, les jeunes vont tous partir et ne reviendront pas », dit Thaer Dabdoub, un maçon de 50 ans, père de trois enfants scolarisés dans les écoles de l’Unrwa. « On nous met la pression pour qu’on oublie la Palestine, qu’on passe à autre chose », estime Hassan Abdallah al Khatib, un commerçant du quartier.

 

Des réfugiés cèdent leur place à d’autres

 

Ce sentiment d’abandon est aussi nourri par l’arrivée massive de nouveaux réfugiés, les Syriens. Le camp Burj el-Barajné, qui était conçu pour accueillir 5.000 personnes sur un kilomètre carré, en abrite aujourd’hui 50.000 – et la moitié sont des Syriens arrivés ces six dernières années, depuis le déclenchement des troubles chez eux.

 

« C’est comme si une communauté de réfugiés était en train de passer le bâton à une autre », explique Lokman Slim, un activiste libanais.

 

« Le matin, on les voit sortir par milliers du camp, ils vont travailler. Nous sommes humains, on les accueille chez nous mais tout l’argent des ONG est pour eux – ce n’est pas juste », ajoute Hassan Abdallah al Khatib.

 

Pour d’autres dans le camp, les Syriens sont une source de revenus car ils louent des appartements aux Palestiniens. « C’est une bonne chose, qui d’autre va venir louer chez nous ? », dit Mona, une habitante du camp qui loge en tout 15 personnes chez elle pour 450 dollars par mois. Un peu partout à Burj el-Barajné, des étages s’ajoutent inlassablement aux immeubles déjà insalubres et surpeuplés. Un petit boom immobilier est en cours.

 

Les réfugiés palestiniens de Syrie sont les plus démunis

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Sur l’échelle de la misère entre réfugiés, la première place revient aux Palestiniens de Syrie. Ils sont presque un demi-million et subissent de plein fouet les conséquences de la guerre. Le 31 janvier, les directeurs de l’Unrwa étaient réunis à Beyrouth pour tirer la sonnette d’alarme. « Plus de 90 % des Palestiniens de Syrie vivent dans un état de pauvreté qui ne leur permet pas de subvenir à leurs besoins quotidiens, y compris alimentaires. L’Unrwa est leur seule bouée de sauvetage (…) La baisse des budgets met en péril tout notre travail », annonçait Philippe Lazzarini, coordinateur de l’action humanitaire de l’ONU au Liban.

Le Liban accueille 32.500 de ces réfugiés palestiniens de Syrie, dont 95 % reçoivent une aide mensuelle en espèce de 100 dollars par foyer et 27 dollars par individu.

« Nous avons de quoi distribuer les aides en espèce jusqu’à fin février. Ensuite, si nous ne recevons pas de fonds, il n’y aura plus de versements », a déclaré Claudio Cordone, directeur de l’Unrwa pour le Liban. L’agence précise que faute de moyens, les licenciements commenceront en mars et que les budgets dans le secteur de l’éducation seront amputés à partir de septembre prochain.

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