13/04/2018

Eddy Plenel : "L'intérêt personnel de Sarkozy a pesé dans l'intervention en Libye"

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L'ancien président français Nicolas Sarkozy est auditionné depuis plus de 24h à Paris au sujet des soupçons de financement illicite autour de sa campagne de 2007. Au micro de La Première, le rédacteur en chef de Mediapart - qui a révélé une partie de l'affaire - Edwy Plenel explique qu'il n'est pas étonné par cette audition. "On s'attendait à ce que les policiers et juges d'instruction confrontent l'ancien président de la République à tous les éléments qu'ils ont rassemblés", dit-il. 


Concrètement, que reproche-t-on à Nicolas Sarkozy ? 

Selon Edwy Plenel, "il est établi qu'il y a bien eu un engagement de la dictature libyenne pour financer la campagne de Sarkozy à hauteur de 50 millions d'euros. Il est établi qu'il y a eu, selon plusieurs canaux, un début de versement d'au moins 10 millions d'euros. Et il est établi qu'il y a eu beaucoup de discussions sur les contre-parties de cette corruption d'une démocratie par une dictature." 

Ce qui met la puce à l'oreille du média, ce sont des "archives Takieddine" découvertes à l'été 2011. Takieddine est un homme d'affaires franco-libanais, il "était l'intermédiaire entre 2005 et 2007".

"Dans ces centaines de pages [de M. Takieddine] que nous travaillons et que nous publions à partir de 2011, nous avons toutes les traces des rencontres entre les Sarkozy (et son entourage) et le dictateur et ses proches", explique Edwy Plenel.

170x170-ct.jpgAvant 2007, dit Edwy Plenel, "M. Sarkozy est alors ministre de l'Intérieur et il se rend à plusieurs reprises en Libye. Il a des entretiens avec M. Kadhafi. Dans ces documents, il est explicite que le vrai sujet, c'est l'argent en vue de la campagne présidentielle de 2007. M. Takiedinne va d'ailleurs ensuite s'auto-incriminer en racontant comment lui-même a convoyé plusieurs millions euros liquides dans une valise jusqu'au ministère de l'Intérieur."

Mais à quoi sert donc tout ce cash ? "A des usages politiques", répond Edwy Plenel. "Ce qui est établi, c'est qu'il y a eu beaucoup de liquide dans la campagne électorale de 2007. On sait qu'il y a de l'argent qui part de Libye. Et il y a de l'argent qui n'est pas déclaré dans les comptes de la campagne."

Par ailleurs, ajoute Edwy Plenel, "il est établi que l'une des personnes mises en examen, Claude Guéant, s'est acheté un appartement en 2008 et une partie de la somme venait de ces fonds libyens." 

Ce sont les lenteurs d'une démocratie de 'basse intensité'

Comment expliquer qu'après des années de révélations, des années d'enquête, ça arrive si tard ?

Pour Edwy Plenel, "ce sont les lenteurs d'une démocratie 'de basse intensité'". En comparaison, "dans l'enquête sur l'immixtion de la Russie dans le processus électoral américain, il y a un procureur spécial désigné [Robert Mueller] qui a 60 enquêteurs. Dans le cas de la France, il faut qu'il y ait Mediapart qui publie des révélations qui ont été révélées par l'ensemble du monde médiatique. Il a fallu se battre."

En France, ajoute Edwy Plenel, "le parquet n'est pas indépendant. Pour cette enquête libyenne, il n'y a pas de policier à plein temps. Il faut qu'ils fassent plein d'autres choses avant de démêler cela."  Il émet par ailleurs le vœu de mettre en place une "grande commission d'enquête parlementaire sur cette affaire."

Aujourd'hui, "il n'y a pas eu de commission parlementaire sur l'intervention franco-libyenne de 2011", déplore le rédacteur en chef de Mediapart. Pourtant, "Nicolas Sarkozy a outrepassé le mandat des Nations Unies, jusqu'à renverser le régime libyen et accompagner l'assassinat de son dictateur. "

Des conséquences sur les désordres actuels au Sahel

Sarkozy est donc intervenu en Libye pour faire taire Kadhafi ? "Ce n'est pas moi qui le dis, c'est le rapport d'enquête parlementaire britannique qui a dit que l'intérêt personnel de Sarkozy a pesé dans cette affaire", répond Edwy Plenel. C'est d'ailleurs "une affaire très grave", ajoute-t-il. "Cette intervention est au cœur des désordres du Sahel aujourd'hui. Elle a renversé un régime et dispersé l'arsenal militaire le plus moderne de toute l'Afrique, qui est tombé entre les mains des djihadistes, des terroristes." 

Il ajoute : "Cela en dit sur notre pays. Si un clan a pu s'autoriser la corruption d'une démocratie par une puissance étrangère, par une dictature. Et l'élection à sa tête de quelqu'un qui a accepté ce pacte..." 

"Bien sûr qu'il y a la présomption d'innocence," nuance Edwy Plenel, "mais en tant que journalistes, on donne des faits."

Lors de l'entre-deux-tours de la seconde campagne présidentielle de Sarkozy [2012], le président sortant a d'ailleurs attaqué Mediapart en justice. "Il ne nous a pas attaqués à la loyale", se justifie Edwy Plenel. "Depuis que nous faisons cette enquête, Nicolas Sarkozy ne nous a jamais poursuivis en diffamation. Car s'il nous poursuivait en diffamation, il verrait bien qu'on gagne. Alors il nous a poursuivi en contournant la loi fondamentale qui protège la liberté d'expression et d'information : "pour faux et usages de faux". Et quatre ans d'enquête judiciaire ont été nécessaires pour aboutir à un non-lieu à notre profit. Notre document est vrai."

Extrait de RTBF 1 ère.

 

 

 

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