14/03/2018

Priorité à l’éducation des masses

Anton Makarenko Al servicio del bien comun.jpg

La scène de la bibliothèque de Louriatine, ville imaginée par Boris Pasternak dans Le Docteur Jivago, paru en 1958, traduit l’impression profonde qu’il avait dû ressentir quarante ans plus tôt : le héros entre dans une salle de lecture où l’on trouve, à côté des représentants de l’ancienne intelligentsia, des gens du peuple, endimanchés, venus « l’air confus, comme dans une église ». L’auteur témoigne là de la formidable soif de culture qui s’empara en 1917 des classes populaires, tenues à la lisière du savoir.

 

Quand les bolcheviks arrivent au pouvoir, la politisation des classes populaires et leur aspiration à l’instruction font écho à leur projet émancipateur. De février à octobre 1917, avant d’envahir les écoles et les bibliothèques, la population avait été à l’école des soviets : dans les conseils, plus de 1 500 en octobre 1917, elle apprenait, débattait, organisait la vie sociale et, finalement, osait revendiquer le pouvoir. Le nouveau pouvoir fit de l’instruction de la population une priorité — cent cinquante millions d’enfants, d’hommes et de femmes ne maîtrisant pas ou à peine, pour les trois quarts, la lecture ni l’écriture. Pour Léon Trotski, « la culture vit de la sève de l’économie (1)  ». Or les guerres, mondiale puis civile, avec l’embargo imposé par les grandes puissances, avaient réduit les faibles ressources et décimé les prolétaires les plus conscients. L’arriération économique et culturelle, héritée du tsarisme, aggravait le tout.

 

Malgré le manque chronique de papier, les imprimeries sortirent des millions de manuels et d’abécédaires, dans des dizaines de langues parlées au sein de la nouvelle Union soviétique. Le pouvoir des soviets proclama dès décembre 1917 l’obligation pour tous d’apprendre à lire et écrire ; un an plus tard, celle pour tout homme cultivé d’« instruire plusieurs illettrés », avant de préciser en décembre 1919 que « quiconque (…) empêch[erait] des analphabètes d’assister aux cours organisés s’expos[erait] à des poursuites pénales (2)  ». On instaura la lecture à haute voix des journaux dans les campagnes reculées. Pendant la guerre civile, lorsqu’en avril 1918 l’instruction devint obligatoire, l’Armée rouge devint un de ses principaux vecteurs pour des milliers de jeunes prolétaires et paysans mobilisés. Dès 1919, elle compta 1 200 clubs de lecture et 6 200 cercles politiques, scientifiques, agricoles, etc. Émulation entre les programmes d’alphabétisation, tutorat par les néo-alphabètes ou par les ouvriers envers les paysans, radio, cinéma, affiches, théâtre… : tous les moyens furent mis à contribution.

 

On enseignait dans des granges, des usines, des fermes, des tentes de nomades. Bateaux et trains dits « de propagande » désenclavaient les contrées isolées, attirant un public populaire que les témoignages décrivent avide de journaux, de livres et de connaissances. D’après l’historien Jean-Michel Palmier, « en deux ans, ces trains de propagande visitèrent quelque mille localités, et leur personnel donna plus de trois mille conférences (3)  ». Des cours du soir ou à domicile s’adressaient spécialement aux femmes.

 

En dépit de la guerre civile, le pouvoir soutint les initiatives et les innovations pédagogiques de toutes sortes. En 1918, on décida que des soviets d’éducation contrôlés par la population éliraient les enseignants, une pratique qui refluera avec la bureaucratisation au milieu des années 1920. Pour aider quelque quatre millions d’orphelins misérables, le gouvernement encouragea les expériences éducatives : colonies, orphelinats, maisons et communes des enfants, où la vie collective et ce qu’elle apporte dans l’apprentissage et l’autonomie étaient promus, tout comme l’activité productive. Et, si les compétences de certains enseignants recrutés sur le tas étaient bien minces, le dévouement collectif compensait, ce qui étonna nombre d’observateurs : Célestin Freinet dit en 1925 sa « surprise et [son] émerveillement, surtout si l’on songe dans quelles conditions ont été réalisés ces immenses progrès ». Les pédagogues russes, écrivit-il, ont « trouvé dans leur dévouement à la cause du peuple et dans l’activité révolutionnaire des clartés suffisantes pour non seulement hausser leur pédagogie au niveau de la pédagogie occidentale, mais pour dépasser aussi, et de beaucoup, nos timides essais » (4).

 

Alors que le tsarisme ne scolarisait qu’un enfant sur cinq, l’école devint obligatoire, gratuite et mixte. Le 7 octobre 1918, remplaçant l’ancien système éducatif, l’École unique du travail fut instaurée par décret. Les débats sur les programmes scolaires — les uns privilégiant le développement de la personnalité de l’enfant, contre l’autoritarisme professoral, les autres prônant une école communautaire, dont les enseignements seraient tirés de la vie concrète — furent si passionnés que la rentrée scolaire de 1918 dut être retardée. Les désaccords persistant, le gouvernement ne vit pas d’inconvénient à expérimenter des programmes différents selon les villes. La révolution voulait libérer l’enseignement de l’ancien système de reproduction des inégalités. Le commissariat du peuple (ministère) à l’éducation prônait une école autogérée, où l’enseignement généraliste et polytechnique permettrait de former des ingénieurs et des techniciens capables de moderniser la production et de faire progresser la science, mais aussi des futurs citoyens de la société socialiste. Les difficultés matérielles conduisirent, en janvier 1921, à réduire la scolarité à un cycle allant de 8 à 15 ans, au lieu des 17 ans initiaux. Parallèlement, à partir de 1919, fut introduite une dose de discrimination positive : les rabfak (facultés ouvrières) ouvraient à un public peu instruit un accès privilégié à l’enseignement supérieur. Allaient éclore des instituts de recherche et des universités où se côtoieraient des milliers de chercheurs de toutes sortes de disciplines, telle la cité scientifique d’Akademgorodok, fondée en Sibérie en 1957, avant l’essor de la Silicon Valley. Toute cette politique volontariste en matière d’éducation et de recherche, qui permettra à l’URSS d’envoyer dans l’espace le premier homme, fut engagée dès les premières années de la révolution, dans un dénuement presque total.

 

par Nicolas Fornet  A suivre

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02/04/2015

Espaces « jeunes » dans les quartiers

l'éincelle,malika el bourezgui,conseil communal,charleroiCette interpelation fut développée lors du dernier conseil communal de Charleroi par notre camarade Malika El Bourezgui, élue sur la liste ECOLO.

Notre ville compte plus de 23 % de jeunes de moins de 20 ans.  Une jeunesse, qui par définition, est dynamique, a besoin de bouger, dépenser son énergie, s’amuser et oublier un moment la pression de l’école, de la famille, de la société…. . 

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03/12/2014

MATEO ALALUF : La pension, combat de gauche

l'etincelle,mateo alaluf,pensions,gaucheEntretien : « Propos recueillis par Aurélien Berthier »

Mateo Alaluf est professeur de sociologie à l'Université Libre de Bruxelles et spécialiste des questions relatives à l'emploi et au travail. Il revient ici sur la question du sens de la lutte historique pour la réduction du temps de travail. Et explique la priorité que le mouvement progressiste devrait accorder pour les luttes à venir : ne pas allonger les carrières professionnelles.

Avec une tendance à l’allongement de l’âge de départ à la pension en Europe, des cadences horaires élevées ou encore une évacuation de l’idée de baisser le temps de travail hebdomadaire, est-ce qu’on assiste à une raréfaction du temps libre ?

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18/03/2012

Le sionisme et la ségrégation hommes-femmes

l'etincelle,israël,ultraordthodoxesCette jeune femme de 28 ans a "osé" refuser la ségrégation hommes femmes imposée par les ultraorthodoxes dans les bus.
            
Nom et prénom : Tanya Rosenblit ; âge : 28 ans ; profession : étudiante ; lieu de résidence : Ashdod. Une fiche signalétique banale ! Celle d'une Israélienne lambda... Jusqu'au ce fameux jour où la jeune femme est devenue une célébrité ! Une nouvelle "Rosa Parks" ? Du nom de cette couturière noire de l'Alabama qui, le 1er décembre 1955, a créé le scandale en refusant de céder sa place dans un autobus à un passager blanc. Un acte qui fera d'elle l'icône de la lutte contre la ségrégation raciale : "la femme qui s'est tenue debout en restant assise..."

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27/08/2011

« Prospérité sans la croissance » : Comme un goût de trop peu

prospérité,croissance,décroissance,écologistes,communismeP. Eyben (militant PC W-B, collaborateur à l’ACJJ)

Si elle est parfois portée avec maladresse et par des troupes assez hétérodoxes, l’opposition au(x) mythe(s) de la croissance (le bonheur par l’opulence, la possibilité d’une croissance infinie sur une planète finie,...) constitue aujourd’hui un point d’ancrage important pour enrichir la pensée de toutes celles et ceux qui perçoivent la nécessité de remettre en cause le modèle capitaliste et plus globalement la logique productiviste.

Le présent ouvrage  constitue assurément une pièce intéressante à la réflexion qui se fait jour. Il a notamment la qualité précieuse de tenter une analyse pluridisciplinaire très abordable. C’est là une qualité essentielle des penseurs « classiques »  aujourd’hui trop souvent abandonnée. Ainsi imbriquée aux dimensions sociologiques, écologiques  ou philosophiques de l’analyse, l’économie est salutairement (même si insuffisamment) remise à sa place.

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